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DE L’AUTRE CÔTÉ, JE SUIS LE MÊME

Par | 2018-05-22T02:46:12+00:00 13 décembre 2014|Catégories : Blog|

 

(Odysseas Elytis)
     

Pas loin d’ici, un vol d’insectes qui chantent à tue-tête dans la nuit des pla­nètes. La réa­li­té pour rien, comme un jar­din de sang séché, celui du crabe et de ses petites ombres. Légumineuses oublieuses, taren­telles et jeunes filles, den­telles du venin.

Je reviens vers l’oubli, celui des oiseaux las, le grand oubli rouge comme on dit que le fer est rouge, que la mer est rouge, que les nuits les plus tendres sont celles qu’on attend à la fenêtre. Comme le cœur est rouge de sang qui fume jusqu’au ciel. Comme une tête bles­sée est un cœur.

D’ailleurs, on se lève sans bruit, et c’est la mort qui chu­chote à l’oreille. On se couche dans le ciel, et c’est le ciel qui va. On se tue pour moins que ça : hordes, traî­neaux des pol­kas, le givre sur les lèvres de la dame, les draps blancs et frais.

Le phoque qu’on pré­fère est reve­nu au centre du monde. Disons que l’amertume est une cou­leur qui sonne, le long du ruis­seau, dans l’abandon de minuit —conju­ra­tions obs­ti­nées : l’indulgence des pla­nètes vaut bien un vol d’insectes.

Atroce indul­gence : si les phoques ne meurent qu'à contre­cœur, les insectes s’effrayent du mal­heur des pierres. Alors, c’est la fin des car­casses, les patins sur la glace, et l’horizon qui passe.

Il y a encore l’illusoire ver­tèbre qu’on joue à pile ou face, le jeu d’osselets avec l’ombre ; l’acide bles­sure, les oreilles du loup.

L’ombre c'est un chien, peut-être. L’ombre aboie, son venin bleuit dans le tho­rax de la nuit. Ça n’aboie qu’à dix-neuf heures, avec le départ des ciels, les cloches dans la tête. Cloches du ciel, bai­sers d’adieu, sexes rêveurs.

Je ferme les rideaux : l’océan est en retard,  on l’attendra à la cui­sine.

                                ………………………

 

Yeux de pierre friable, la ville des enfants : les syl­labes, nos années, la chan­son­nette des sables noirs. Voici les linges de l’amour, ils brûlent entre les ponts qui brillent. Vers l’estuaire, où dort la tête. La tête dort debout, la tête est cou­pée, elle n’a plus de musique entre les dents.

Ça tremble et ça n’a qu’un nom, le seul qu’on pro­nonce au fond du jar­din, près du puits. Comme le nom du che­val au petit museau, du che­val qui s’endort en rêvant à la fin des temps.

 

 

« Le monde est un autre » – L’Escampette, 2013.
 

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