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De l’implosion de nos peurs

Par | 2018-05-28T03:08:35+00:00 6 septembre 2013|Catégories : Blog|

Le cou­rage est d’avancer avec nos peurs. Contre elles, aus­si. Le cou­rage est d’oser son­der les plus infimes par­ti­cules de nos craintes ense­men­cées et entre­te­nues par nos bour­reaux réels et sym­bo­liques, au plus pro­fond de nos trempes et en notre souffle. Le cou­rage est d’engager l’implosion de nos obses­sions, nos drames, nos doutes et nos hési­ta­tions. Les abor­der, les affron­ter, les inter­ro­ger, les remuer, pour s’affranchir de leur poids, en décom­po­sant leur sombre atte­lage. Sans cela, la peur est l’enclos qui assiège notre volon­té de vivre et d’accomplir nos rêves. La peur, cet enne­mi intime et redou­table qui se nour­rit de notre renon­ce­ment, devant l’inconnu, l’incompréhensible. La peur est cette iner­tie impla­cable qui nous frappe et neu­tra­lise nos pro­jets de révo­lu­tion et d’aboutissement, nos envies de déli­vrance et d’appétence.

La plus pénible des guerres est sans doute celle que nous livrons à nos peurs, à chaque ins­tant que nous entre­pre­nons notre renais­sance, à chaque pas accom­pli vers l’éclosion de notre exis­tence. Il me semble même labo­rieux d’entamer la vaillance envers des démons concrets, avant de s'émanciper de ses peurs les plus intimes et sibyl­lines. Etre libé­ré de soi-même per­met d’entendre le monde et de sai­sir sa force et son enchan­te­ment. Ses maux déliés, ses han­tises défiées, ses craintes scin­dées, ses troubles émon­dés, on peut alors envi­sa­ger la vie réso­lu­ment, savou­reu­se­ment. De com­mettre toutes les audaces effron­tées qui nous ramènent aux bat­te­ments de la vie, sur les orées du bon­heur. Sans inquié­tude, ni ambi­guï­té.

La poé­sie est la fron­tière de tous les éclats, en soi, et en le Monde. Depuis long­temps, les poètes nous exhortent à retour­ner vers nous-mêmes pour éclai­rer les nôtres, les gui­der, leur offrir la vie en par­tage et l’espérance en devoir. Et lorsque nous écou­tons les poètes, nous attei­gnons la com­pas­sion de nos rêves les pre­miers, les plus élé­men­taires et les plus divins.

Mais, les hommes aiment se faire peur. Ils se domptent, se jaugent, s’affrontent, se tentent, se défient, s’accusent et s’abusent. Depuis la nuit des temps. Et une peur pro­vo­quée engendre plus de peur et inau­gure la vio­lence. La peur rend agres­sif, mena­çant, aveugle, insen­sible, prêt à explo­ser, dans  l’excès, dans l'outrance, dans l’entêtement, dans le pré­ju­gé, dans l’injustice et dans la conta­gion. Le désar­roi abso­lu.

Que d’énergie per­due, depuis le pre­mier matin du monde, à élire des conqué­rants abso­lus, à inven­ter des des­potes tenaces, à éri­ger des bour­reaux, les nôtres. A leur livrer nos poings liés et notre verbe frag­men­té ! De peur et d’effroi nous com­met­tons l’indu et l’ignoble envers nous-mêmes. En pre­mier lieu. Nous nous empê­chons d'incarner nos des­seins, de s’aimer et d’aller vers l’autre. Nous nous fai­sons obs­tacle et nous étouf­fons nos émois et l’éventualité du bon­heur. En  lisières iden­ti­taires, la ten­ta­tion de la peur fait loi, sou­vent, offrant l’illusion pro­tec­trice et dépu­ra­trice. L’on s’arme alors de peur en bou­clier, pour jou­ter toute autre iden­ti­té que la sienne. La com­battre si néces­saire. Et quand les iden­ti­tés se craignent et se cherchent, elles finissent par se trou­ver et s’accorder dans le chaos.

Il s’agit donc de ren­ver­ser la méprise des choses. La chose de la peur. Si cela parait irré­ver­sible, on peut com­men­cer par essayer. Faire comme si l’autre n’était pas for­cé­ment l’ennemi. Mieux, il pour­rait être  l’ami. Et pour­quoi pas le frère ? Tant de fois la famille sym­bo­lique s’avère plus effi­cace, car elle échappe à  aux injonc­tions  de l’héritage et de la mémoire. Ainsi, nous nous choi­si­rons, sciem­ment, nous nous adop­te­rons pour creu­ser les sillons de  la conci­lia­tion cor­diale, pour ten­ter de vivre ensemble. Simplement. Paisiblement. Même momen­ta­né­ment. Réapprendre la curio­si­té de l’autre et même l'inspiration de sa pré­sence. Envisager la cohé­sion, l’œuvre com­mune. Une belle alter­na­tive à la moro­si­té, à la défiance, à la dépres­sion, au mal­en­ten­du du chau­vi­nisme, au délire du fana­tisme. Vaincre le rejet de l’autre comme on par­vient à vaincre la peur de soi. 

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