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Déplacements Dégagements

Par | 2018-02-23T23:19:06+00:00 5 avril 2013|Catégories : Critiques|

Déplacements Dégagements, paru ini­tia­le­ment en 1985, a été confié à Claude Gallimard par Henri Michaux en 1984, quelques mois avant sa mort. Le recueil regroupe des poèmes et des textes en prose.

C’est un homme déso­rien­té qui s’adresse à nous. Une nuit, alors qu’il dort dans la chambre d’hôtel sans âme d’une petite ville étran­gère, il a l’impression que la réa­li­té s’est absen­tée. Un matin, mal en point, il retrouve dans son appar­te­ment un ins­tru­ment afri­cain aus­si ban­cal que lui – une san­zas – dont la pre­mière lamelle pro­duit un « son cas­sé », « une brèche dont le mor­ceau ne se remet­tait pas, et qui ne pou­vait plus être com­blée ». Il la com­pare – et se com­pare par la même occa­sion – à un « cou­cou dans un nid de char­don­ne­rets, lequel éjecte sans pitié les jeunes oisillons ».

Souvent, dans les textes de ce recueil, le poète bute contre une impos­si­bi­li­té, une dis­pa­ri­tion, qui font écho à son for inté­rieur tour à tour désa­bu­sé, épui­sé.

Tout semble s’avachir, dégrin­go­ler plus bas que terre. Un gou­ver­neur dévale, de céré­mo­nie en céré­mo­nie, l’échelle sociale :

 

[…] élu com­mis,
valet ensuite
à pré­sent reçu balayeur
 

Ainsi de rang en rang abais­sé
un jour sera retrou­vé aux étables, à la por­che­rie

 

Le ton est dif­fé­rent cepen­dant, lorsque le poète se penche sur les des­sins de jeunes enfants, sur ces cercles dans les­quels il voit

 

Risque et joie du départ.
[…] Et vient l’ivresse, de toutes la plus natu­relle, l’ivresse de la répé­ti­tion, pre­mière des drogues.

 

Les cercles, le bon­homme, la mai­son. Tout est joie, tran­quilli­té ou pro­tec­tion pour cet enfant que le poète observe.

 

Que l’homme des­si­né par lui, paraisse aux yeux d’adultes plu­tôt une perche, un têtard géant, un clown, un gros bou­din ou une énorme bet­te­rave importe peu.

 

Tout peut dans l’enfance, à tout moment, deve­nir extra­or­di­naire, féé­rique.

 

Le plus médiocre entou­rage, il le voit et le rend éton­nant.

 

De la même façon que, dans sa mai­son, il per­met à la façade et au mur de der­rière de coexis­ter. On sent poindre l’envie. Michaux observe, éba­hi, la capa­ci­té de l’enfant à ima­gi­ner, s’évader, s’élever au-des­sus du plan­cher des vaches et à dire ce à quoi les adultes, rivés au sol et à la matière, n’ont plus accès. Sauf s’ils ont pris des sub­stances illi­cites, aurait-on envie d’ajouter, ce qui nous amène tout natu­rel­le­ment à l’ensemble sui­vant – Par sur­prise – dans lequel Henri Michaux écrit sous l’effet d’une drogue. L’homme est alors pro­pul­sé sur ses che­mins inté­rieurs, à droite, à gauche, dans toutes les direc­tions.

 

Phrases inté­rieures dis­lo­quées. Maintenant, toute recherche men­tale passe et part sans s’accomplir. […] À la place de l’unité de la phrase, le mor­cel­le­ment, un géné­ral mor­cel­le­ment, la pré­va­lence du mor­cel­le­ment, toute situa­tion évo­lue vers plus de mor­cel­le­ment. […] Questions par­tout. Une constel­la­tion d’interrogations qui m’interpelle, me presse, cepen­dant qu’une mul­tiple incer­ti­tude s’approfondit. […] J’ai seule­ment de l’équilibre inter­mit­tent, que des vagues invi­sibles ren­versent.

 

On retrouve ici le Michaux de Connaissance par les gouffres. Même si la drogue ava­lée n’a rien à voir avec les hal­lu­ci­no­gènes qui pro­voquent le rire – la mes­ca­line – ou apaisent – la psi­lo­cy­bine. Cette fois, c’est l’attirance pour le sui­cide qui prend toute la place. Henri Michaux se sait-il condam­né ? Je l’ignore. Son cœur était malade, depuis long­temps déjà. Il souf­frait d’une mal­for­ma­tion congé­ni­tale. En tout cas, Par sur­prise est le récit d’un homme qui doit résis­ter à l’envie impé­rieuse de se jeter par la fenêtre. Henri Michaux sait qu’il lui fau­dra attendre une petite poi­gnée d’heures pour être hors de dan­ger. Mais le temps s’écoule si len­te­ment que l’attente s’avère être une inter­mi­nable épreuve.

 

Résistance dif­fi­cile, longue encore, longue. Je n’en peux plus d’attendre que le temps à ma montre se mette à avan­cer confor­mé­ment au mien […].

 

Dans le der­nier poème du recueil, Posture IV, on lit aus­si la fin :

 

Du coton­neux en tous sens
vacillant, indé­ter­mi­né
sur le pas­sé qui sombre
 

Tourments, tour­nants dépas­sés
un corps pour­tant non dis­pa­ru a cou­lé

 

Je ne peux pas m’empêcher de pen­ser que Michaux fait ici ses adieux, sa der­nière révé­rence.  Et de voir dans ce der­nier ouvrage un livre-tes­ta­ment. Car ce recueil est un conden­sé de presque tous les pro­jets. Comme une palette sur laquelle le poète aurait dépo­sé depuis des décen­nies tous ses pig­ments. Par sur­prise et Le jar­din exal­té ren­voient aux ouvrages dans les­quels Michaux explore l’aliénation men­tale pro­vo­quée par la drogue (Connaissance par les gouffres, Les grandes épreuves de l’esprit et Misérable miracle) ; Essais d’enfants Dessins d’enfants nous ramène à Chemins cher­chés Chemins per­dus Transgressions, à la pre­mière par­tie de l’ouvrage, à ces textes écrits à par­tir de des­sins d’hommes et de femmes inter­nés…

Enfin, puisque les enre­gis­tre­ments de la voix de Michaux sont rares, celui-ci vaut le détour :

http://​www​.live2​times​.com/​1​9​8​4​-​h​e​n​r​i​-​m​i​c​h​a​u​x​-​m​o​r​t​-​d​-​u​n​-​p​o​e​t​e-e – 10675/​

Il s’agit de l’émission de France Culture, Une vie, une œuvre, dans laquelle Henri Michaux lit un poème de Jacques Ellul.

 

Dans le noir nous ver­rons clair mes frères
Dans le laby­rinthe nous trou­ve­rons la voie droite

 

Puis il rit et déclare : « Ça, c’est de la poé­sie ».