> Dernière nuit en enfer, théâtre d’après Rimbaud

Dernière nuit en enfer, théâtre d’après Rimbaud

Par |2018-10-19T19:49:15+00:00 30 juin 2016|Catégories : Critiques|

 

 

Lumière.

Un homme nu se dégage d’un long suaire de soie noire. Un homme ? Une embar­ca­tion de vers et de phrases ; nous sommes au théâtre. Le bateau ivre est léché par les vagues funèbres de l’hôpital de Marseille.

Tout ce tex­tile répan­du. Rimbaud en patient empor­té par la gan­grène et la fièvre. Tout ce texte épan­du. Ivre ? oui, et triste d’avoir lais­sé ses affaires qui devaient faire de lui un bour­geois confor­table et marié. Prêt — mais l’est-on ? — à affron­ter la camarde.

(Son de l’amputation, bruit de cloches et douze coups)
C’est aujourd’hui le grand départ. Nous y sommes.
Tout s’accomplit au bout du compte et les visions du pas­sé deviennent les réa­li­tés du pré­sent !
« Jadis, si je me sou­viens bien, ma vie était un fes­tin (…)
Une fois arri­vé à Aden ; à l’hôpital Européen, il n’y a qu’une seule chambre pour les malades payants, je l’ai occu­pée (…) je ne me marie­rai plus avec cette jambe de bois (…) »

Le pro­fond et sub­til lec­teur qu’est Daniel Millo a réus­si à joindre, à har­mo­ni­ser — musi­ca­le­ment — le voyant des poèmes et le pro­saïque épis­to­lier. Il fait un per­son­nage de cette (appa­rente) contra­dic­tion lit­té­raire.

Dans un ordre pas chro­no­lo­gique, nous recon­nais­sons par­fois la Saison en enfer, la lettre du voyant, le désert, le com­merce, les com­mandes de livres… mais le livret est bien plus qu’un spi­ci­lège, c’est une œuvre dra­ma­tique. Où l’on entend que le corps dolent jauge ce qu’il res­tait de roman­tisme dans l’inspiration juvé­nile comme dans l’élan gyro­vague d’Arthur.

Au terme de ce saut dans la souf­france sans retour, dans l’Autre du je est un autre, dans le sque­lette ampu­té d’une jambe que le comé­dien toise ou étreint en fonc­tion des bal­lot­te­ments de son ago­nie, à la fin des fins, la poé­sie revient, comme épu­rée, net­toyée. De quoi ? De tous les mal­en­ten­dus sur le vivant Rimbaud, du poids de trop de sublime appris et répé­té, de la bohème des éco­lâtres.

D’abord homme de théâtre, Daniel Millo est un homme de ren­contres. Il a mis des années avant d’oser regar­der en face ce poète dont la statu(r)e l’impressionnait.

Spectacle de matu­ri­té, le dis­po­si­tif est d’une grande sobrié­té : des sons abra­sifs passent l’esprit du mou­rant à la lime, les images pro­je­tées montrent des maté­riaux de construc­tion appa­rais­sant par les déchi­rures de leurs embal­lages plas­tiques. On pense à la peau se reti­rant sur l’os du monde réel. Cette peau, comme les der­nières vagues d’un rêve de belle éter­ni­té.

Profond, humain, Rimbaud, si j’en juge par les réac­tions du public de cette pre­mière, en sort encore plus voyant, encore plus génial.

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