> Deux lectures de Sanda Voica, Exils de mon exil

Deux lectures de Sanda Voica, Exils de mon exil

Par | 2018-02-22T13:47:31+00:00 1 mars 2015|Catégories : Critiques|

 

« Etre là où mon cœur bat – même arri­vée en retard.
Trêve de la pluie :
Que je n’arrive trop tard.
(…)
– Pourquoi êtes-vous en retard ?
– A cause de la poé­sie. »

« Le secret du bon­heur est de réduire l’échelle des choses, de les limi­ter » selon Lawrence Durrell. La joie ou le bon­heur – on s’adonne à la dis­tinc­tion tra­gique – fonde  cha­cun de ces Exils de mon exil de Sanda Voïca ; joie ou bon­heur auquel on accède par la contem­pla­tion de « l’inframince de l’inframince du désir ». Sanda Voïca aime à « tro­quer la poé­sie » dans « une attente sans attente ». Ce troc, qu’on peut réa­li­ser « pour » ou « contre » une chose, s’effectue par une limi­ta­tion pre­mière, celle du lan­gage. Potlatch exis­ten­tiel. En étant « fur­tive, de plus en plus fur­tive », Sanda Voïca dit le Tout, sombre dans le Grand Parler, qua­li­fi­ca­tif que Pierre Clastres attri­buait à la créa­tion ver­bale – au lan­gage poé­tique – qui nomme êtres et choses en ador­nant leur dimen­sion mas­quée.

Le bom­bille­ment de ces Exils est bien­fai­sant ; c’est par la pré­sence, ce « Je suis » mani­feste, qu’une lutte s’engage contre la constric­tion. Conquête dif­fi­cile : cette femme, ici, est « La Rose inerme » dont on ne devine pas la menace : « Dans la fleur même/​Une grande épine./Je me retire, je vous salue,/ Et je main­tiens mon cap.//Un dard en fleur./ », mais pos­sède éga­le­ment, au plus près d’elle-même, des rotules cha­ri­teuses : « Mes genoux sourient/​Je leur dis bonjour./Mes idées chancèlent/​Je leur dis au revoir./».

Entre dar­de­ment et sou­rire dans le contre­bas, c’est le Grand Parler qui per­met de se retrou­ver, sauf. La ques­tion mise en exergue à ces Exils de mon exil : « Mais peut-être par l’art on peut se sau­ver du brouillard ? » est reprise par l’affirmative dans le der­nier poème, Peut-être :

 

« Mais peut-être par jeu on peut se sau­ver de l’enjeu.
Mais peut être par l’art on peut se sau­ver du brouillard.

Et notre regard dans l’éloignement. »

 

Si le « regard éloi­gné » consti­tuait pour Claude Levi- Strauss « l’essence et l’originalité de la démarche eth­no­lo­gique », on ne dépré­cie­ra pas cette intel­lec­tion, affir­mant à pré­sent que, « le regard dans l’éloignement » de Sanda Voïca, fait le poète fau­con­nier qui pousse son réclame au réel afin de reve­nir au leurre.

Gloire :

« Je suis celle qui jouit à la pen­sée
que je peux jouir dans ma chair.
A la traîne ? Bonheur quand-même. »

 

Guillaume Decourt

 

***

 

Ce nou­veau recueil de Sanda Voïca figure ce que doit être une poé­sie au mar­teau. Dès le pre­mier poème : Etre là où mon cœur bat on com­prend que chaque mou­ve­ment conduit inexo­ra­ble­ment à l’exil. Au départ, l’appel est double, celui du dehors convoque les ter­rasses, les bal­cons et le roman fami­lial… celui du poème retarde et dif­fère le ren­dez-vous impro­bable avec le monde. Sous une forme concise ou ample, le poème traque le désir et le désir déporte sans cesse. A l’exil ori­gi­nel s’ajoute l’exil du désir jamais satis­fait ou en attente (du corps, du poème et de son adresse). L’écriture de Sanda Voïca est une pro­jec­tion (un être-jeté). Le poète est hors de soi et rame­né à lui-même, dans un inces­sant assou­vis­se­ment et inas­sou­vis­se­ment. Tout se dérobe, en effet, et ce n’est que de biais que l’on par­vient à voir et à sai­sir un réel à peine entre­croi­sé et qui échappe à toute signa­ture.

(…) A ma gauche un ruis­seau s’éloigne non­cha­lam­ment /​ Coule avec ennui. /​ Je ris et l’air se glace. /​ Je marche et l’herbe jau­nit. /​ A qui le ciel ? /​ A qui la terre ? /​ J’ignore la courbe de mon dos – fina­le­ment.

L’ignorance est un exil qui atteint nos propres sen­sa­tions. Sanda Voïca connaît l’âpre mou­ve­ment de vivre et sa parole poé­tique fonc­tionne par pression/​oppression dans une com­plexi­té (le chant se brise à chaque reprise du vers) sti­mu­lante et rude. Son poème prend en compte l’hétérogénéité des situa­tions dans les­quelles nos vies inhu­maines se débattent. Jouant sur les para­doxes, il s’affranchit des repré­sen­ta­tions atten­dues, des enchaî­ne­ments auto­ma­tiques. Tout est à la fois bat­te­ment, exil et désir. Les ten­sions sont extrêmes et aus­si les rup­tures, les écarts, les secousses, les bégaie­ments et les inter­valles.

Et sur­tout, je reste en guerre per­ma­nente (…)

On aime­rait alors pro­lon­ger notre regard sur ces poèmes rudes et mer­veilleux.

 

Pascal Boulanger

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