> Deux poètes Grecs : Cavàfis et Ritsos

Deux poètes Grecs : Cavàfis et Ritsos

Par |2018-01-03T20:25:52+00:00 2 septembre 2017|Catégories : Critiques|

Murièle Camac : Constantin Cavàfis
Xavier Bordes : Yannis Ritsos

 

Constantin CAVÀFIS, Tous les poèmes

 

 

 

 

Cavafis, poète grec d’Alexandrie ayant vécu au tour­nant des XIXe et XXe siècles, a peu publié de son vivant – a d’ailleurs peu écrit. Il a pour­tant mar­qué dura­ble­ment la poé­sie de langue grecque, qu’il a fait entrer dans la moder­ni­té.

En France, de nom­breuses tra­duc­tions de ses poèmes ont paru, dont celle de Marguerite Yourcenar chez Gallimard en 1958. Récemment, Michel Volkovitch avait déjà tra­duit cer­tains poèmes de l’auteur alexan­drin[1]. Dans ce nou­veau recueil, c’est l’ensemble des poèmes qu’il pro­pose en tra­duc­tion aux édi­tions Le Miel des anges, mai­son spé­cia­li­sée dans la lit­té­ra­ture grecque. La table des matières en début de volume donne les titres des poèmes dans l’ordre chro­no­lo­gique, et un index à la fin du volume les donne dans l’ordre alpha­bé­tique.

Le pro­jet édi­to­rial est expli­qué très clai­re­ment en qua­trième de cou­ver­ture : « Les édi­tions fran­çaises de Cavàfis, confor­mé­ment à l’usage grec domi­nant, placent les Poèmes publiés en tête, éven­tuel­le­ment sui­vis d’une par­tie de l’œuvre non offi­cielle. Nous avons choi­si une pré­sen­ta­tion dif­fé­rente, chro­no­lo­gique – en pré­ci­sant bien à chaque caté­go­rie appar­tient chaque poème ». Ces dif­fé­rentes caté­go­ries sont les sui­vantes : les poèmes jamais publiés, « cachés » ; les poèmes publiés dans la jeu­nesse puis reniés ; les poèmes inclus dans l’édition de l’ensemble de l’œuvre, pré­pa­rée par Cavafis lui-même mais sor­tie après sa mort. Une post­face du tra­duc­teur (inti­tu­lée « Où Cavàfis devient lui-même ») déve­loppe et explique les choix de pré­sen­ta­tion et de tra­duc­tion.

C’est donc plus qu’une nou­velle ver­sion de l’œuvre inté­grale (offi­cielle) que nous avons ici : une véri­table rétros­pec­tive, comme on peut en avoir pour les peintres ou les pho­to­graphes. Cela convient idéa­le­ment à l’artiste que fut en effet Cavafis. Une telle approche per­met de suivre le che­mi­ne­ment poé­tique de toute une vie, depuis les essais de jeu­nesse pas tou­jours bien maî­tri­sés jusqu’aux remar­quables poèmes de la matu­ri­té et de la vieillesse. On peut sim­ple­ment regret­ter que les textes ori­gi­naux ne soient pas don­nés aus­si afin que la vision d’ensemble soit réel­le­ment com­plète. On aurait aimé pou­voir se réfé­rer à la ver­sion ori­gi­nale. D’une manière géné­rale, il me semble qu’il fau­drait tou­jours don­ner, pour toute édi­tion de poé­sie tra­duite, la ver­sion ori­gi­nale. Pour qui connaît un tant soit peu la langue d’origine, c’est indis­pen­sable ; et même si l’on ne connaît pas la langue, on reçoit au moins une image, une impres­sion du texte tel qu’il a été écrit.

Il est très inté­res­sant de lire les poèmes de Cavafis tels qu’ils sont pré­sen­tés, dans l’ordre, chro­no­lo­gi­que­ment. D’une part parce que cela per­met de sai­sir la pro­gres­sion du poète dans l’écriture des textes et d’assister à l’émergence d’une émo­tion forte au fil de l’œuvre : si, par­mi les pre­miers textes, cer­tains peuvent sans doute être qua­li­fiés de fran­che­ment mau­vais, cela ne rend que plus remar­quable, dans les deux tiers res­tants, l’enchaînement presque sans faute des réus­sites poé­tiques. Il est d’ailleurs tou­jours inté­res­sant de lire des poèmes ratés : on appré­cie mieux par com­pa­rai­son ceux qui ne le sont pas.

Mais d’autre part, cette lec­ture des poèmes page après page per­met d’entrer pro­gres­si­ve­ment dans un uni­vers poé­tique d’une éton­nante cohé­rence. Le charme n’en opère que plus inten­sé­ment. J’aurais sans doute du mal à iso­ler tel ou tel poème se dis­tin­guant par­ti­cu­liè­re­ment, à dési­gner des « perles » qui m’auraient mar­quée plus que d’autres. Ce qui marque, c’est l’indéniable puis­sance et le charme per­sis­tant de l’ensemble : le retour des thèmes et des motifs, fina­le­ment peu nom­breux et inlas­sa­ble­ment repris, réin­ter­pré­tés, réen­chan­tés. Les poèmes de Cavafis sont des varia­tions musi­cales sur quelques thèmes choi­sis. Si la musi­ca­li­té de sa langue, sou­li­gnée par le tra­duc­teur Michel Volkovitch, nous reste mal­heu­reu­se­ment étran­gère, la musi­ca­li­té de son uni­vers, la qua­li­té musi­cale de sa pen­sée poé­tique, cela en revanche est clai­re­ment sai­sis­sable par une lec­ture en conti­nu de son œuvre.

C’est entre autre l’alternance très régu­lière, du début jusqu’à la fin du recueil, entre poèmes à sujets his­to­riques et poèmes amou­reux qui crée cet effet sin­gu­lier. Enlever à l’œuvre cette alter­nance, comme le font cer­taines édi­tions qui choi­sissent de ne publier que les poèmes de l’intimité, ou que les poèmes his­to­riques, est lui enle­ver ce qui fait sa force et son ori­gi­na­li­té. Il s’agit fon­da­men­ta­le­ment d’une poé­sie de fan­tasmes : fan­tasmes de la Grèce et fan­tasmes sexuels. Toujours asso­ciés à un pas­sé irré­vo­ca­ble­ment révo­lu, les uns et les autres semblent ne pas pou­voir fonc­tion­ner sépa­ré­ment. C’est qu’ils n’appartiennent pas à la réa­li­té ordi­naire, à la pen­sée consen­suelle, à l’attendu : la Grèce n’est pas celle que l’on ima­gine, le désir est homo­sexuel, inter­dit.

Les poèmes his­to­riques, comme le note Michel Volkovitch, font « revivre des époques mal connues de nous, période hel­lé­nis­tique ou Byzance médié­vale ». Heureusement, le tra­duc­teur pro­pose en fin de volume des notes très utiles et éclai­rantes pour com­bler nos lacunes. Encore plus heu­reux, au fil de la lec­ture la plu­part de ces notes deviennent inutiles : ce sont en effet les mêmes per­son­nages ou réfé­rences his­to­riques qui reviennent d’un poème à l’autre (Julien l’Apostat, Antiochos Epiphane, Démétrios Sôter, Jean Cantacuzène, Apollonios de Tyane…), et l’on finit par se fami­lia­ri­ser avec ces uni­vers loin­tains, si pro­fon­dé­ment consti­tu­tifs de l’univers cava­fien.

Pour qui aime la Grèce, c’est un enchan­te­ment : la recréa­tion d’une Grèce ancienne à la fois proche de l’imaginaire occi­den­tal et tota­le­ment ori­gi­nale. Grec d’Alexandrie, Cavafis cherche la Grèce hors de Grèce — en par­cou­rant ses dia­spo­ras et l’histoire d’après l’âge d’or clas­sique. En paral­lèle, ou plu­tôt en une par­faite contem­po­ra­néi­té, les poèmes amou­reux retrans­crivent une Grèce moderne qui n’a rien non plus du pit­to­resque que les Occidentaux lui prêtent sou­vent. Alexandrie, la ville natale de Cavafis, est pré­sente non comme un décor, non comme une ville, mais plu­tôt parce qu’elle connote la péri­phé­rie, la mar­gi­na­li­té, le mélange. C’est une Grèce du plai­sir et de la sen­sua­li­té, mais homo­sexuelle donc illé­gi­time. De même qu’il cherche la Grèce hors de Grèce, Cavafis cherche l’amour hors de l’amour (per­mis), en par­cou­rant les corps défen­dus, la beau­té mas­cu­line qui lui est inter­dite.

Incontestablement, ce sont les poèmes auto­bio­gra­phiques, ceux des amours mas­cu­lines illi­cites, qui orientent l’ensemble de la lec­ture. Vivre des amours homo­sexuelles cachées, c’est à la fois, pour Cavafis, être hon­teux et jubi­lant, c’est être grec. C’est vivre exclu de la socié­té et appar­te­nir à sa plus grande noblesse, celle de l’art et de la poé­sie :

 

Je suis allé dans les chambres cachées qu’on juge hon­teux de seule­ment nom­mer. Mais il n’y a pas de honte pour moi – sinon quel poète, quel artiste serais-je[2] ?

 

Désir homo­sexuel, plai­sir char­nel, poé­sie et gré­ci­té par­ti­cipent d’un même prin­cipe – la recherche de la beau­té :

 

Dans cette vie dis­so­lue de ma jeu­nesse,
se for­maient les prin­cipes de ma poé­sie, s’ébauchaient les contours de mon art[3].

 

Cette beau­té appa­raît comme l’héritière directe des fleurs du mal bau­de­lai­riennes[4], dont l’emblème ori­gi­nel consis­tait dans les figures des « Femmes dam­nées » et des amours saphiques. Un même lien unis­sait déjà, chez Baudelaire, l’amour inter­dit, la dam­na­tion et la poé­sie — et même la Grèce, avec la réfé­rence fon­da­trice à Sappho. Mais là où Baudelaire cen­trait son uni­vers poé­tique sur des figures fémi­nines, celles-ci sont presque absentes de l’univers de Cavafis, qui pro­cède essen­tiel­le­ment par des varia­tions autour de figures mas­cu­lines (avec une pré­fé­rence peu sur­pre­nante pour les éphèbes). Le Baudelaire poète est en quelque sorte une femme les­bienne, bien plus qu’un homme hété­ro­sexuel : c’est par ce dépla­ce­ment, sub­ver­sif s’il en est, qu’il retrans­crit son expé­rience de la dam­na­tion créa­trice. Cavafis, poète de la marge sexuelle mais aus­si bien géo­gra­phique et his­to­rique, est d’emblée dépla­cé, d’emblée dam­né : en don­nant corps et vie tex­tuelle à ses dési­rs amou­reux, on peut dire qu’il réin­vente à sa manière, toute grecque, l’expérience bau­de­lai­rienne de la dam­na­tion créa­trice. D’infinies décli­nai­sons de cette expé­rience sont vécues par les nom­breux doubles pos­sibles du poète, antiques ou contem­po­rains ; par exemple « Démétrios Sôter (162-150 av. JC) », roi séleu­cide tué au com­bat :

 

Et main­te­nant ?
 Maintenant, déses­poir et cha­grin.
Ils avaient rai­son, les amis à Rome.
Elles ne peuvent pas se main­te­nir, les dynas­ties qu’instaura la Conquête des Macédoniens.
Peu importe : il s’est don­né du mal, il s’est bat­tu tant qu’il a pu.
Et dans sa noire dés­illu­sion,
il ne pense qu’à une chose,
qui le rend fier : dans son échec, il montre au monde sa bra­voure indomp­table, inchan­gée[5].

 

Poète non publié de son vivant, indi­vi­du péri­phé­rique, Cavafis crée un uni­vers déca­lé, insai­sis­sable, secret, et pour­tant étran­ge­ment proche. Sa langue, très simple en appa­rence, donne une impres­sion de trans­pa­rence. Ses textes consti­tuent autant de petites his­toires faci­le­ment abor­dables a prio­ri. Mais para­doxa­le­ment, aucun mes­sage clair ne nous par­vient ; une opa­ci­té demeure. Quelque chose se cache.

Dans sa recherche du temps per­du[6] que sont, fon­da­men­ta­le­ment, la recherche de la Grèce pas­sée et celle des amours enfuies, il ne faut pas lire en effet une nos­tal­gie sim­pliste, encore moins une volon­té de retour à une ori­gine réduc­trice. Aucun goût pour l’explicatif et l’univoque chez Cavafis. Au contraire, il ne cesse de sai­sir des moments de tran­si­tion, des visions d’entre-deux.

Ainsi, les deux der­niers tiers du recueil déploient plei­ne­ment un uni­vers du mélange, des fron­tières poreuses, du va-et-vient entre des iden­ti­tés mul­tiples et qui, cepen­dant, sont toutes grecques : mélange des reli­gions avec le va-et-vient entre paga­nisme et chris­tia­nisme ; trans­for­ma­tion des empires ou des domi­na­tions poli­tiques avec le pas­sage des Grecs aux Romains, d’Antoine à Octave, des Byzantins aux Turcs ; fran­chis­se­ments inces­sants des fron­tières géo­gra­phiques et tem­po­relles (d’un port médi­ter­ra­néen à l’autre, de la ville à la cam­pagne) ; pas­sage d’un nom à un autre (« On n’a pas besoin d’écrire un nou­veau texte. /​ On n’a qu’à chan­ger le nom[7] »). Tout cela, bien sûr, sur fond de cette sexua­li­té mélan­gée, péri­phé­rique, « impure » qu’est l’homosexualité. Caractérisée chez Cavafis par une fusion et un échange constant des corps, des chairs, des dési­rs, des jouis­sances, l’homosexualité est en effet l’autre nom du mélange, du fran­chis­se­ment des fron­tières, d’une fécon­di­té non pas phy­sique mais intel­lec­tuelle, artis­tique et spi­ri­tuelle : L’accomplissement du plai­sir inter­dit 
a eu lieu. S’étant rele­vés,
ils se rha­billent en hâte sans dire un mot. Ils sortent fur­ti­ve­ment, sépa­ré­ment (…).

 

Mais comme elle y a gagné, la vie de l’artiste ! Demain, ou des années plus tard, seront écrits les vers puis­sants dont c’est là l’origine[8].

 

« C’est là l’origine » : non pas dans une genèse biblique ou dans une épo­pée cos­mo­go­nique, non pas dans un récit unique de la sépa­ra­tion des élé­ments et des corps, mais au contraire dans le récit très bref et tri­vial d’une fusion fur­tive entre des corps non nom­més. Ou, plus exac­te­ment, dans la répé­ti­tion, poème après poème, de ces ren­contres illi­cites des corps et des êtres, de ces mélanges « contre nature » d’où naît la plus haute forme de culture, l’art.

« L’origine » de notre civi­li­sa­tion, semble dire Cavafis, notre pas­sé, il faut le cher­cher dans la répé­ti­tion tou­jours recom­men­cée des mélanges et des échanges. — En ce sens, la lec­ture de ces poèmes paraît par­ti­cu­liè­re­ment per­ti­nente en ces temps de crise iden­ti­taire de l’Occident : on y trouve des échos poli­tiques inat­ten­dus. Au fan­tasme natio­na­liste, qui se répand de plus en plus aujourd’hui en Occident, d’une iden­ti­té unique et excluante que jus­ti­fie­rait un pas­sé mythi­fié, Cavafis per­met d’opposer d’autres fan­tasmes, nour­ris par une lec­ture his­to­rique du pas­sé plu­tôt que par le recours au mythe : fan­tasmes d’unions mul­tiples, récits d’identités en cir­cu­la­tion, poèmes des tran­si­tions fécondes et créa­trices. S’il est un pays, pour Cavafis, c’est la langue. La langue grecque est ce qui per­dure et uni­fie au-delà des époques et des ter­ri­toires, ce qui donne la noblesse et la fier­té, ce qui per­met la créa­tion : la « langue grecque, por­teuse de mémoire[9] ». Mais même la langue, pour­tant, doit s’hybrider pour deve­nir créa­trice. La langue grecque elle-même doit se faire lieu d’échanges et de mélanges si elle veut res­ter lieu de vie :

 

Ton grec est tou­jours beau et musi­cal.
Mais nous avons besoin ici de tout ton art.
Notre amour, notre peine passent dans l’autre langue. Dans la langue étran­gère, mets ton cœur égyp­tien.
Rafaïl, ces vers-là doivent, tu l’as com­pris, être un reflet de notre vie à nous,
et chaque phrase lais­ser voir qu’ils sont écrits sur un Alexandrin par un Alexandrin[10].

 

Cavafis l’Alexandrin « devient lui-même », pour reprendre le titre de la post­face de Michel Volkovitch, en écri­vant des vers grecs avec un « cœur égyp­tien ». Il devient le pre­mier poète de la moder­ni­té grecque, et l’un des plus grands, en ouvrant son cœur, son corps et sa langue à tout ce qui, n’étant pas grec, per­met à la Grèce d’exister.



[1] Constantin Cavafis, Choix de poèmes, tra­duits par Michel Volkovitch, Athènes, Aiora press, 2015.

[2] « M’allonger sur leurs lits », p. 193.

[3] « Jugement », p. 223.


[4] L’influence de Baudelaire sur Cavafis est ins­crite dans le recueil même : l’un de ses poèmes de jeu­nesse, « Correspondances d’après Baudelaire », contient la tra­duc­tion inté­grale en grec, par Cavafis, du « Correspondances » de Baudelaire.


[5] « Démétrios Sôter (162-150 av. JC) », p. 239.


[6] Cavafis est le contem­po­rain de Proust…

[7] « Dans une ville d’Asie Mineure », p. 286.


[8] « L’origine », p. 258.


[9] « Dans une ville d’Asie Mineure », p. 286.


[10] « Pour Ammon, mort en 610 à 29 ans », p. 211.

 

Par Murièle Camac

 

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Yannis RITSOS, Balcon

 

 

Ce n’est pas s’avancer beau­coup, que de dire, d’emblée, qu’après les livres majeurs tra­duits brillam­ment par le poète Dominique Grandmont, il reste une quan­ti­té de recueils de Ritsos à édi­ter, et par suite éven­tuel­le­ment à tra­duire. En effet, ce poète grec aura été par­ti­cu­liè­re­ment pro­li­fique, vivant et res­pi­rant par la poé­sie quo­ti­dien­ne­ment. Il s’ensuit natu­rel­le­ment une foule de suites de poèmes, avouons-le, certes de force inégale, qu’on aurait tort cepen­dant de clas­ser par­mi les fonds de tiroirs post­humes. Si Ritsos est un poète renom­mé, fort appré­cié de bien des Grecs, c’est pour des rai­sons où la poli­tique, l’idéologie, la qua­li­té lit­té­raire, la spon­ta­néi­té et la sim­pli­ci­té sont enche­vê­trées de manière indis­so­luble. Il en résulte que rien de ce qu’il a pu consi­gner n’est indif­fé­rent. Balcon, le pré­sent livre, illustre tout à fait cette situa­tion : c’est comme si l’on accom­pa­gnait une période de la conscience poé­tique grecque, pour ain­si dire au jour le jour, avec le recen­se­ment maté­riel de son uni­vers selon les ins­tants que le poète a élus comme signi­fi­ca­tifs de telle ou telle heure de sa vie. Parfois, cer­tains jours, trois ou quatre écrits sont appa­rus, d’autres fois un seul, tous com­pris dans le mois de mars 1985… et tous char­gés inten­sé­ment d’une vie par­ta­gée avec ceux qui sont là, amis proches, per­sonnes de ren­contre, dont la pré­sence est tou­jours sour­de­ment impli­cite dans chaque poème. En ce sens, Ritsos est un poète glo­ba­le­ment « méto­ny­mique ». Chaque élé­ment minus­cule qu’il choi­sit d’évoquer, d’élire, dans son envi­ron­ne­ment et son époque, semble bran­ché sur le cos­mos entier, nous par­ler (avec des « riens ») du vaste monde en lequel l’homme-poète évo­lue, ques­tionne et se ques­tionne. Il en découle une mosaïque d’instants qui façonne la phy­sio­no­mie d’une période, à la fois de la Grèce, et du siècle, laquelle à quelques égards n’est pas tel­le­ment éloi­gnée de celle de la Grèce de 2017. Cette édi­tion a de plus la ver­tu d’être bilingue, ce qui est une qua­li­té pri­mor­diale, et d’être élé­gam­ment tra­duite en fran­çais, avec sim­pli­ci­té et net­te­té, ce qui ne gâte rien. Un livre de poèmes brefs et justes, que les amis de Yannis Ritsos, mais aus­si ceux qui ne le connais­saient pas, pour­ront lire et relire avec inté­rêt autant qu’avec plai­sir…

 

Par Xavier Bordes

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