> Donné c’est donné

Donné c’est donné

Par | 2018-05-20T21:45:45+00:00 2 septembre 2017|Catégories : Blog|

 

 

1.      

 

La mère
depuis tou­jours
la bouche rouge pour rire
et plus que les yeux pour pleu­rer
le ventre ouvert dans le lit
et la peau au soleil
ren­verse
les ceri­siers
les herbes hautes jusqu'aux genoux
les immeubles au bord du fleuve vert

La  nuit ni le matin ne vont
plus
de la terre à la terre
d'une cou­lée inver­sée
des pierres vers le ciel
sur­git la mer

Devant la fenêtre
« Ce soir quand tu ren­tre­ras,  je me serai jetée »
et encore
« Si tu le lui deman­dais, pour toi, il revien­drait. »

L'enfant gratte avec ses ongles tout autour, enterre dans le sable les petites cara­paces dures aux pattes arra­chées. Reste accro­ché aux basques si sou­dain elle sou­riait. Un jour doit le croire pour le voir :

Chair reti­rée
cuisses lisses
jeune femme
la mère danse
noue des cor­de­lettes
à leurs poi­gnets
court
sur la plage

Au retour
à marée basse
filent
les pattes des oiseaux noirs et gris

Dans le seau
les coquillages vides
écra­sés sous les quatre pieds de la table
jonchent le sol

Peau morte sous les talons
elle
ne quitte plus le lit
retrouve la ber­ceuse
« Quand j'étais petite fille
les mou­tons  je les gar­dais… »
sur le bout des doigts
de la langue
les images
épar­pillées :

Elle a cinq ans. Des bras forts la sou­lèvent.  Ses mains impa­tientes, le sable col­lé sur les jambes bron­zées disent l'enchantement d'être his­sée là-haut sur le bal­lon.  Le soir, elle et ses sœurs riront de leurs fesses nues, sur­prises comme lorsque la pointe du cou­teau sou­lève la peau de la pêche et découvre la chair blanche. Elle est radieuse. Le bon­heur alors est tou­jours dans le geste sui­vant.

La cor­ne­muse large comme la main
cloue dans la bouche la chan­son

Elle
écarte les genoux
bateau sur l'eau
la rivière la rivière
s'éloignent les amers

Dans le fil de la toile le sang,  arai­gnée pattes col­lées, le sang s'écoule jusqu'où comme ça sans s'arrêter.  A L'hôpital pas de croix sur le front, pas de parole pour l'enfant sans demi tour assis dans le fau­teuil « Vous serez res­pon­sable de la mort de votre mère ». Seulement, que le sang tienne seule­ment encore un peu dedans.

La bouche
ouverte grande
ne renonce pas
happe l'air
crie
ne veux pas y retour­ner

Six lits sépa­rés par des petits box, et sur cha­cun une pou­pée posée bien droite, robe en corolle. Un jour elle a sept ans elle s'échappe, par­court seule com­bien de kilo­mètres on ne le sau­ra plus ça se per­dra dans l'histoire tant de fois racon­tée… cette enfant tur­bu­lente. Elle a qua­rante-sept ans dans les draps lise­ré rouge de l’hôpital. On la ramène en pen­sion à Pommier.

Le pont cède sous le poids
les bras repoussent
l'autre
vivant

Elle déchire
chaque res­pi­ra­tion
siffle
d'un trait
le der­nier
bol d'air

Ils disent «  la toi­lette de la morte ». Sidéré devant la pen­sée, avant l'image, avant le geste, laver dou­ce­ment avec un gant, le sexe. L'enfant  reste der­rière la porte.

Comme au pre­mier jour
celui-là mort
l'autre vivant
le visage de l'un défai­sant
le visage de l'autre
celui qui
n'a pas rem­pli le monde
de joie

Sur l'œil vert enle­vé
repose le lin­ceul

L'enfant coupe ses che­veux. Oreilles cachées, petite queue pro­té­gée dans le creux de la nuque, plan­tée devant l'armoire à glace découvre ses épaules, sa poi­trine, son ventre. Portera  un pull  trop grand sur tout cet encom­bre­ment.

 

 

2.      

 

La mère, ils font une croix des­sus, prient qu'on n'en parle plus, En ont bien des enfants du même âge ne voient pas le rap­port. Se disent : Elle est rai­son­nable, elle sau­ra se débrouiller. Têtue, l'enfant main­te­nant devant la glace, la jeune fille aux che­veux courts, ne demande rien.

Dans la forêt des arbres sans bras
elle
enroule
les bandes de tis­sus déchi­rés
les pré­noms tis­sées
de toutes celles
qui ont lâché
la main
de la mère qui est l'enfant
Jeanne
Marcelle
de l'enfant qui est la mère
porte
au-des­sus du vide
sa
maman momie :
Denise

Marie-Claire Mireille
les trois sœurs
Prénoms sou­le­vés jambes nues

Auprès d'elles
Fernande
un coin de tablier
cor­don der­rière qui se défait
men­ton tenu pour dire oui
gagner sa vie
prend le temps
entre les che­mises et les robes pliées
de jouer
conso­ler

Fernande
pré­nom
lan­cé tant de fois pas­sé de main en main
l’aînée l’attrape dit encore
encore

La balle passe par des­sus le mur
dis­pa­raît

Les trois sœurs endor­mies main glis­sée entre la taie et l’oreiller
toute leur vie

cherchent
le cor­don qui s'est défait

 

 

3.  

    

Dans le bus
la jeune fille au che­veux courts
pleure
ser­rée poing accro­ché là-haut
c'est rem­pli de mères un bus
quand
il pleut

Un homme coquille autour
hésite pas de côté tout près
prend place

où elle range mou­choirs en papier rou­lés en boule
apporte des fraises
des poules en cho­co­lat
ils se tirent les vers du nez
dans
les mêmes draps

Sur les trot­toirs
pour tenir debout
être sûre
elle
compte
pied sur la ligne
tous les dix pas
à la ter­rasse du café place Carnot se disent
ils auraient des enfants qui
se moque­raient
quand elle
tré­bu­che­rait

Lâchée à temps
pour ne pas être empor­tée sur terre
elle
prend son tour
veut être la géante
on dirait

Construire la chair
des­sous
cer­cler le ventre
mon­ter
l’échafaudage
bour­rer le crin
dans les recoins

Des pou­pées
l'une dans l'autre rem­plies de terre
être
celle qui tien­dra le nid

 

 

 

X