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Éditions Les doigts dans la prose : Trois volumes exemplaires

Par |2018-08-17T04:06:42+00:00 7 mai 2014|Catégories : Blog|

Cette mai­son d’édition man­celle aux publi­ca­tions extrê­me­ment et agréa­ble­ment soi­gnées mérite l’attention tant des ama­teurs de poé­sie que des amou­reux de l’objet livre. Présentons trois de ses volumes, très dif­fé­rents les uns des autres et pour­tant liés par une fac­ture édi­to­riale com­mune.

 

 

+++ Perrine Le Querrec, Le Plancher, Le Mans, Les Doigts dans la Prose, 2013, 130 pages, 15 euros.

 

   Frontière du roman et de la poé­sie.

   Comme les Marguerite Duras très brefs et dépouillés de la fin (Le Camion, etc.), mais une Marguerite Duras qui aurait écrit non pas dans les len­teurs médi­ta­tives du vin rouge, mais en écou­tant battre le tam­bour d’Arcole, la cla­meur de Valmy, avec le fusil char­gé et la lueur dans les yeux.

La lueur d’attaque de la poé­sie épique.

Poésie épique, donc. Pour une his­toire de folie ; une his­toire de famille pay­sanne au XXe siècle.

 

Alexandre, Josephine, Paule, Simone et Jeannot : il y avait une his­toire où les parents étaient heu­reux et Paule, Simone et Jeannot trois enfants gais et insou­ciants. Mais on n’était pas dans cette his­toire-là.

Autour de la table tom­bale, cinq silences
Celui du père, tout en mots de labeur et de séche­resse
Celui de l’aînée, désor­don­né, débor­dant, qui vou­drait s’échapper
Celui de la cadette, saillant, rebelle, indi­cible
Celui du ben­ja­min, reclus, ter­ré der­rière la pudeur du cri
Celui de la mère, retran­che­ment et tra­vaux for­cés,
 un silence de haine que nul n’écoute jamais
Ils ont tous un air de famille, un air de désastre
Trois fois par jour, ils meurent de faim    (p. 14)

 

Épopée de haine, de corps, de terre, de pay­sans, d’argent, d’amour man­quant, de rythme.

De sueur, de muscle et de cra­chat. De mort aus­si : les Deux Cents contre la famille. L’enfance assas­si­née par les uns et les autres. L’Occupation. L’Algérie. L’inceste. L’enfermement dans le domaine. La folie, la détresse la mère.

Il y a du Bernanos, et un peu du Nimier. Et il y a la ten­dresse pro­fonde entre le frère et la sœur, Jeannot et Paule, leur fra­ter­ni­té hal­lu­ci­née et qua­si mytho­lo­gique. Pas tout à fait à la Barbey d’Aurévilly (Jacques et Marguerite de Ravalet, dans Une Page d’amour), ou alors disant ce qu’il n’aurait pas dit, mais avec tout de même quelque chose de pro­fon­dé­ment « nor­mand ». Terrible à la Maupassant, aus­si, mais sans la veu­le­rie psy­cho­lo­gique de ses per­son­nages.

Universellement humain, aus­si, bien sûr : voir la mort de la mère, poi­gnante, en 1971.

Le plan­cher ? On vous laisse décou­vrir !

La langue ? Elle a de bout en bout la jus­tesse du rythme et de l’idée. Flaubert ellip­tique. Céline dépouillé, sans graisse et sans gouaille pari­gote. Une langue comme un plan­cher : comme une méta­phore de l’essence de la poé­sie, avec le sens, l’amour et le corps des­sous, mêlés.

Le livre se lit en deux ou trois heures (123pages), superbe. Et se relit, comme un poème.

 

 

 

+++ Joseph Brodsky, Vingt Sonnets à Marie Stuart, en russe, avec une tra­duc­tion en anglais par Peter France et l’auteur, deux tra­duc­tions en fran­çais, l’une de Claude Ernoult, l’autre d’André Markowicz, et une post­face du même. Le Mans, Les Doigts dans la Prose, 2013, 191 pages, 18 euros.

 

   Les vingt poèmes du poète et prix Nobel russe exi­lé en Angleterre et en France sont consa­crés à sa ren­contre, dans les jar­dins du Luxembourg, avec la sta­tue de Marie Stuart, reine d’Écosse tra­gique. Elle est pour lui le sou­ve­nir d’une actrice alle­mande jouant le rôle dans un film pro­je­té en URSS dans l’immédiat après-guerre, mais aus­si de sa propre femme qui lui res­semble. Les son­nets, à la fois extrê­me­ment riches en conno­ta­tions et dif­fi­ciles à tra­duire, sont pro­po­sés dans leur texte russe et, en regard, dans la tra­duc­tion en anglais co-effec­tuée par l’auteur ; mais ils le sont aus­si, impri­més tête-bêche, dans deux tra­duc­tions fort dif­fé­rentes en fran­çais, l’une repre­nant la métrique et la forme clas­sique du son­net fran­çais, l’autre (celle d’André Markowicz, datant des années 70 mais res­tée inédite) cher­chant à rendre la pro­fon­deur réfé­ren­tielle et conno­ta­tive des vers de culture russe. Chacune des deux tra­duc­tions est en outre don­née, dans le pre­mier sens, en vis-à-vis de la tra­duc­tion anglaise. L’ensemble peut ain­si inté­res­ser le lec­teur tri­lingue, bilingue ou seule­ment fran­co­phone tout en consti­tuant un objet impri­mé d’une réjouis­sante inven­ti­vi­té.

Pour ne par­ler que des deux tra­duc­tions fran­çaises, on remar­que­ra que, sou­vent, quand l’une paraît mieux tour­née en son début, c’est l’autre qui se trouve mieux trou­vée sur la fin, et inver­se­ment ailleurs. Façon de mesu­rer, encore et tou­jours, com­bien il est dif­fi­cile d’assurer, dans une tra­duc­tion, à la fois la réus­site de la cohé­rence du texte et celle de ses reliefs har­mo­niques ou rhé­to­riques. Cela est par­ti­cu­liè­re­ment vrai dans les formes closes, brèves et contrai­gnantes de la poé­sie.

D’où aus­si l’intérêt de cette double tra­duc­tion.

 

 

+++ Christophe Esnault, Isabelle, à m’en dis­lo­quer, Le Mans, Les Doigts dans la Prose, 2011, 93 pages, 11 euros.

 

   « Performance poé­tique ».

   Ce récit d’un amour est d’une inven­ti­vi­té poé­tique, gra­phique et de mise en page que mes trop modestes com­pé­tences info­gra­phiques ne me per­mettent pas de repro­duire ici par cita­tion. Dommage, mais allez-y voir.

La poé­sie de ce petit mais riche volume convoque beau­coup des formes pré-clas­siques et post-clas­siques de l’histoire de la poé­sie fran­çaise (depuis les formes cumu­la­tives de la poé­sie médié­vale chères à Éluard jusqu’aux formes issues de l’écriture auto­ma­tique sur­réa­liste, ou du let­trisme). Parfois il m’a sem­blé ren­con­trer de loin­tains sou­ve­nirs (sans doute for­tuits !) du Fuzzy Set de Claude Ollier, mais dans un volume qui raconte (quoique les don­nées bio­gra­phiques soient déli­vrées dans le désordre et ménagent quelques petites sur­prises) une his­toire d’amour, comme je l’ai dit : une ren­contre roman­tique entre deux per­dus, esseu­lés, déglin­gués (sup­pose-t-on par­fois), à Paris appa­rem­ment, et qui vont s’aimer comme des fous, des FOUS, des …

 FOUS.

Ambiance étu­diante et bohême d’abord (pas très fri­quée mais pas ouvrière façon Silitoe : des livres, des res­tos, du temps libre). Lieux, objets de décors, génies tuté­laires : des librai­ries, des livres, des poètes et poé­tesses (voir page 27). Claire Le Cam page 29, un men­diant d’amour moderne dans le métro, un per­for­meur Porte de Clignancourt. Les pro­ta­go­nistes : un (jeune ?) Parisien céli­ba­taire et une, fina­le­ment, mère de famille bre­tonne.

Un beau livre poé­tique, entre éro­tisme un peu cru et fer­veur juvé­nile à Q.I. de qua­li­té. Mélange de pre­mier et de second degré garan­ti, donc.

Pour don­ner un aper­cu … par­don, un aper­çu des beau­tés du style (mais pré­ci­sons qu’il ne s’agit pas vrai­ment de poèmes sépa­rés comme dans un recueil clas­sique, même archi­tec­tu­ré avec soin), pro­po­sons :

 

– un petit pas­sage faus­se­ment iro­nique du début (p.16) :

 

Elle me disait hier
Donner plus faci­le­ment
A un homme son der­rière
Qu’elle ne lui confie­rait son roman inédit

Aux amants les femmes ne doivent pas
Faire lire les livres qu’elles font
Marguerite Duras

 

– un extrait de dévi­de­ment auto­ma­tique (p.31) :

 

la jalou­sie m’est étran­gère  ravi de voir  ma douce cour­ti­sée  serais même un peu déçu si per­sonne ne lui cour­rait après  pas d’autre fidé­li­té qui tienne que l’unique désir  pas à l’abri moi-même d’être séduit

 

– un nar­ra­tif calme (p.40) puis un lyrique (p.41) :

 

Nos corps repus sont enla­cés par une tacite évi­dence. Le som­meil par­ta­gé dans la nudi­té fra­gile et l’abandon total est plus pré­cieux qu’une étreinte.

Oublier les réveils dans des lits froids d’infor-
tune à me ser­rer trem­blante entre mes propres bras
Retrouver la mémoire de ta peau
Être enfin réta­blie dans la mienne
À la ques­tion Que deviens-tu ? pou­voir répondre
J’AIME

 

– un vis-à-vis (p.38-39) de notes froides (luci­di­té ana­ly­tique du cœur humain) et de notes chaudes (délire fié­vreux pré-orgas­mique) :

 

Amoureuses ver­rouillées peu de femmes aiment
à être aimées déme­su­ré­ment
se détournent à la hâte devant homme fou d’amour
qui vou­drait les aimer immen­sé­ment
elles pré­fèrent moins d’extravagance
un peu de sexe et de ten­dresse
la pas­sion sans limite trop dan­ge­reuse trop
épui­sante aimer implique le risque de s’y perdre

 

Les fris­sons fré­mis­se­ments
quand ta bouche s’aventure
sur mon torse
l’échafaud plai­sir ou dou­leur
ne plus savoir
indis­tincte extase
visage lac­tes­cent
mais fesses doigts che­ve­lure
cri­nière caresse
ona­nisme jubi­la­toire
len­teur flammes landes
arrêt sur image
la cha­leur jetée à l’écoulement des heures

 

– une médi­ta­tion sur la misère de la soli­tude urbaine (p.43) :

 

lui et moi il y a quelques années pas grande dif­fé­rence recherche d’une recon­nais­sance mini­male ou pla­né­taire                                être enten­du
                                                               mais de qui
                                                               en bal­bu­tiant quoi

l’improbable de sa pré­sence ici ça réchauffe miracles de l’univers asso­cia­tif com­pa­gnie Résonnances ate­lier d’écriture accom­pa­gne­ment musi­cal joueur de luth lec­tures

 

– une célé­bra­tion X de l’érotisme par la désar­ti­cu­la­tion du lan­gage (p.44) :

 

 

occupe-toi de mes fesses
dit-elle
ma salive abon­dante
mon pouce inter
lope mon
sexe phare im
mer­gé en elle
pilonne incess
amment ma paume rou­lant sur
ses cuisses ventre
index humide
pointe des seins
rythme luci­fé­rien

 

 

– un cri tou­chant de jeu­nesse (p.55) :

 

ouvrir la fenêtre et crier
« j’aime ma nana ! »
(pas­sants inter­lo­qués)

 

– une touche de sen­sua­li­té pro­fonde (tac­tile, olfac­tive, infan­tile) (p.64) :

 

mais sa peau et ses fesses si douces
famille de cèpes au pied d’un chêne
panier plein cou­rir mon­trer sa chance
sur­dose câli­ne­rie chê­naie de tes huit ans
quand lové contre elle la joie s’installe

 

– une « chute » mytho­lo­gique d’une beau­té magique (p.76) :

 

Je veux un amour qui me sauve et m’anéantisse

Toi Orphée moi Eurydice

Angoisse du bas­cu­le­ment
Redevenir fan­tôme pour avoir lâché ta main trop tôt

 

Car ce n’est pas un livre por­no­gra­phique, on l’aura com­pris.

 

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