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Elle chante le silence

Par | 2018-05-21T13:19:43+00:00 20 mai 2012|Catégories : Critiques|

Ainsi je suis allée, oubliant tout devoir,
Et j’ai vécu ma vie. Alors elle fut poème.
                     
 [E. Strittmatter, Lumière de neige]

Eva Strittmatter est née en 1930 à Neuruppin dans le Brandebourg, elle est morte à Berlin le 3 juin 2011, l’année de la paru­tion de ce volume chez Cheyne réunis­sant des textes issus de recueils divers. Une vie tra­ver­sée par la mon­tée du nazisme, la guerre, le com­mu­nisme sta­si­lan­dien… et l’entrée en scène de coca-cola. Considérée comme l’une des poètes les plus impor­tantes de la seconde moi­tié du siècle pas­sé, elle appar­tient au groupe res­treint des poètes les plus lus aujourd’hui en Allemagne. Elle a reçu le pres­ti­gieux prix Heine. Cet ouvrage est le seul dis­po­nible en langue fran­çaise pour le moment et il faut ici saluer la col­lec­tion diri­gée par Jean-Baptiste Para, chez Cheyne, sans laquelle nous ne pour­rions pas lire l’œuvre de Strittmatter, pas plus d’ailleurs que celles de Fritz ou Kunz.

Dans sa pré­face, Fernand Cambon montre l’originalité de cette poé­sie et de cette langue, ins­crite dans une aire géo­gra­phique for­te­ment mar­quée par l’histoire (avoir vécu et avoir écrit une œuvre en RDA n’est pas rien), ouverte sur les marches de l’Est, les lit­té­ra­tures serbe, hon­groise, Pouchkine, et cepen­dant en lien fort avec des œuvres comme celles de Ritsos, Neruda ou Lorca. Cette poé­sie est celle d’une langue alle­mande regar­dant peu vers l’ouest de l’Alsace, plu­tôt du côté de la Pologne. On s’est par­fois inter­ro­gé sur l’aspect apo­li­tique appa­rent de cette poé­sie, ce qui est une erreur, une faute même en ce domaine : la poé­sie est par nature poli­tique, du moins quand elle n’est pas idéo­lo­gi­que­ment inféo­dée. Strittmatter écri­vait :

Je peux me sépa­rer du bruit des mots
Et ne m’en réjouis pas moins des mots en moi.

Strittmatter a por­té son œil de poète sur la réa­li­té de la vie, en RDA puis en Allemagne, gar­dant ain­si ce que Cambon consi­dère, à juste titre, comme un cap poé­tique véri­table : « C’est quelqu’un qui n’ignore rien de son temps ni de sa géo­gra­phie, mais qui reste inébran­la­ble­ment connec­tée à un essen­tiel qui les trans­cende ».

Nuit d’octobre

Je fais un poème
Qui consiste en silence
Effacez mes mots
Et voyez : le brouillard passe
Par-des­sus les prés. Et là-haut
La grande lune d’octobre.
La nuit est habi­tée de cerfs
Qui brament et de leurs chas­seurs.
La nuit est abso­lu­ment sans vent.
Pas un mou­ve­ment dans le tout.
Sauf le bou­leau dont les feuilles
Tombent sans un bruit.

 

Dépendance

Nous vivons dans un sys­tème
D’obligations et de dépen­dances,
Pour lequel nous payons des impôts. A bon droit. Seuls
Nous ne pou­vons pas conqué­rir notre droit.
Nous avons confiance que nous vien­dra du pain
Et du cou­rant pour la lumière et la conduite d’eau,
Que sera pro­duit du papier pour l’impression du poème
Tout autant que pour le jour­nal quo­ti­dien.
Il faut que les ordures soient enle­vées, la rue balayée,
Et l’opéra doit com­men­cer chaque soir à huit heures.

Quiconque se plaint des dépen­dances
N’a pas jus­te­ment éva­lué ses besoins.

Une poète qui écrit à ses amis polo­nais :

Je ne peux nier être Allemande
Ni pen­ser en alle­mand, ni par­ler alle­mand
Ma langue, vous l’avez enten­due crier
Et elle fut consen­tante au crime.

Notons que le tra­duc­teur a fait le choix de conser­ver le rythme des poèmes sans en repro­duire les rimes. La poé­sie de Strittmatter est rimée, on aura donc force plai­sir à lire les poèmes dans leur langue d’origine au regard de cette belle tra­duc­tion.

On attend main­te­nant un dos­sier de revue consa­crée à cette œuvre, du côté de Po&sie, d’Europe ou de Siècle 21.

Sur Eva Strittmatter :
http://​de​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​E​v​a​_​S​t​r​i​t​t​m​a​t​ter

http://​poe​zi​bao​.type​pad​.com/​p​o​e​z​i​b​a​o​/​2​0​1​1​/​0​8​/​e​v​a​-​s​t​r​i​t​t​m​a​t​t​e​r​.​h​tml

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