> Elle sait, de Françoise Lison-Leroy

Elle sait, de Françoise Lison-Leroy

Par | 2018-02-20T05:03:26+00:00 27 novembre 2013|Catégories : Blog|

La Statue est là, volée à l’œil d’un sculp­teur fou.
Viendra l’instant de l’exhumer, de l’offrir au grand jour.

Françoise Lison-Leroy

 

Françoise Lison-Leroy donne un long poème construit le long de trois branches reliées à ce même tronc ouvrant les feuillets du livre : « Elle sait que le tronc d’arbre recèle une œuvre clan­des­tine ». Une œuvre ou un œuvre, sans nul doute, tra­cée de Elle sait aux Héritières, en pas­sant par L’insulaire. Un poème sur « elle » et en même temps pro­non­cé par « elle », femme que l’on est et femme que l’on regarde simul­ta­né­ment. Mais est-ce concrè­te­ment une per­sonne ? Rien de cer­tain. « Elle » s’apparente plu­tôt et sou­vent à une sorte de Sagesse déta­chée, d’autres fois à un regard por­té sur ce qui est. Et sur­tout sur la sim­pli­ci­té de ce qui est :

 

L’œuf est un par­fait puits de sciences. En lui convergent plein et vide, lumière et ombre, corps et eau, tout et rien. En lui se taisent les pos­sibles.
 

Elle sait, elle, la lente énigme vouée au néant, la ronde échap­pée des vis­cères. Ainsi en est-il jusqu’à tou­jours, sans foi ni loi, ni appel du grand large.
 

Comment l’avouera-t-elle à ceux qui la suivent, la pro­longent ?
 

 

Le regard simple et empli de sagesse d’une per­sonne non nom­mée, regard posé sur le monde par qui a vécu en ce monde et a été vécue par ce même monde. Nous sommes autant la vie du monde que le monde est vivant en nous. Il y a donc ce « savoir » qui signi­fie ici plu­tôt « connais­sance » que pré­ten­tion à une cer­ti­tude, c’est le savoir ancien, le « connais ». Ce mot en lequel et par lequel cha­cun peut renaître :

 

Elle sait qu’elle ne sera jamais mûre, que cent années ne suf­fisent pas à par­faire le tableau. Elle va vers ce qu’elle n’a pu résoudre : l’équation sou­ve­raine, l’exode au long cours, les futaies. Elle énu­mère tout ce qui manque à son bagage.
 

Vient le temps d’acquiescer. Et de signer d’un œil le blanc cahier des charges.

 

Et le regard posé ne va pas sans réa­lisme – quant à l’homme : « On vit pour que per­dure, ser­vile, l’infâme race humaine ».
Alors, quit­ter bien­tôt cette part de vie, celle que nous vivons dans le pré­sent d’une vie, c’est pré­pa­rer son « éva­sion », ce qui pose la ques­tion du corps, ques­tion sans cesse sous-jacente dans ces pages. Le corps en lequel nous sommes et vivons, enfer­més. Peut-être. Enfermés, sans doute.
L’attente ne se vit sans un agir :

 

Elle tient à mille mains sa pro­messe. Celle de gar­der le cap à l’intérieur d’une mue qui se déglingue, d’une fuite des temps et des songes. Et qu’elle emmè­ne­ra le plus loin pos­sible, sur la carte stel­laire. Le tableau n’est pas clos. Avant de tra­ver­ser les ombres, pour gagner un autre soleil, il s’agit de signer l’ouvrage.

 

Cela ne va pas non plus sans pen­sée de ce qu’est l’être en dedans de la matière /​ corps :

 

Non, pas de temps ni d’heures. Un canal tiède, dont la géo­mé­trie échappe à toute emprise. Et dont la flui­di­té s’accorde au bal­let uté­rin. On ne peut cap­tu­rer l’art, le mou­ve­ment, la pré­sence. Elle, l’invisible éten­due. Pour la sur­prendre, il fau­drait que quelqu’un l’invite à sa propre mort. Mais nul ne se sait habi­té.

 

Oui, à quel moment la géo­mé­trie qui vit en nous se met-elle à œuvrer et à deve­nir potier ? Et pour­quoi ce moment pré­cis se met-il à vivre en nous sans que nous le sachions véri­ta­ble­ment ? Ce qui est cap­tif peut se mettre à vivre, elle le sait :

 

Nous venons de bien loin, de cette lignée pro­mise au fémi­nin plu­riel. Primitives, nous avons pui­sé l’eau d’une terre noire, mode­lée par toutes les marées. La pierre nous fut don­née en mil­liers de galets, et le feu ne connais­sait que nous. Seul le vent était objet de par­tage.

 

Françoise Lison-Leroy plonge alors, en cette der­nière par­tie de l’opus, dans l’authentique pro­fon­deur du réel. On ne revient pas indemne de tels voyages quand « il fait gris sou­ris sur nos terres ». 

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