> Eloge de la provocation d’Olivier Apert et François Boddaert

Eloge de la provocation d’Olivier Apert et François Boddaert

Par |2018-09-22T17:11:11+00:00 15 février 2014|Catégories : Blog|

   

     François Boddaert, qui est à l'origine de la créa­tion des édi­tions Obsidiane, signe avec Olivier Apert, dans la col­lec­tion Les pla­cets invec­tifs de ces édi­tions, un Éloge de la pro­vo­ca­tion. On se prend à rêver que cet ouvrage, sans doute parce qu'il est limi­té aux lettres et au XIXème siècle, donne nais­sance au même exer­cice appli­qué au XXème siècle et aux lettres de ce moment, époques qui ne manquent pas de bau­druches com­plai­sam­ment célé­brées ni d'experts auto-pro­cla­més cour­ti­sés par les his­trions de la grande presse. Mais voi­là que je com­mence par la fin de ce que j'aurais dû écrire…

    L'ouvrage se com­pose de deux par­ties, comme le Petit Larousse : un dic­tion­naire alpha­bé­tique qui court d'Absinthe à Zutique (album) sui­vi d'un glos­saire qui est une suite de notices consa­crées à des lit­té­ra­teurs du XIXème siècle clas­sés de Barbey d'Aurevilly à Vidocq. Où réside la pro­vo­ca­tion dans tous ces articles qui ne sont pas dépour­vus d'humour ?  Peut-être dans le ton employé par les deux auteurs qui  réus­sissent  à faire l'unanimité  contre  eux : ain­si dans  l'article  Attentat, roya­listes, anti-bona­par­tistes et anar­chistes sont mis sur le même plan, aucune cause ne trouve grâce à leurs yeux. À moins que ce ne soit dans la déri­sion : à l'article Bohème, on trouve cette cita­tion d'Henry Murger : "La Bohème, c'est le stage de la vie artis­tique. C'est la pré­face de l'Académie, de l'Hôtel-Dieu ou de la Morgue."

    C'est sans doute dans cet humour uni­for­mi­sa­teur que réside la pro­vo­ca­tion dont se réclament Apert et Boddaert. Mais le sar­casme cou­ram­ment employé par les sus-dits entraîne une cer­taine dis­tan­cia­tion de la part du lec­teur encore que ce soit à géo­mè­trie variable comme il est dit dans l'avant-propos : "… l'éloge dis­tille toute sa saveur de célé­bra­tion d'écrits et d'attitudes qui sou­lèvent autant l'admiration que la com­mi­sé­ra­tion, l'hilarité que le rica­ne­ment, l'empathie que la déri­sion ". Voilà le lec­teur pré­ve­nu. Peut-être faut-il lire ces pages au 2ème voire au 3ème degré ? Mais une chose est sûre, c'est l'érudition dont font preuve Olivier Apert et François Boddaert : écoles lit­té­raires se suc­cèdent, opi­nions poli­tiques ou idéo­lo­giques s'opposent à tra­vers les pen­seurs ; c'est toute une époque qui se donne à lire dans cette bonne cen­taine de pages de texte…

    Cependant, le lec­teur trou­ve­ra par­fois, dans les pro­pos des auteurs, comme dans l'article Enchrister, une dénon­cia­tion de l'emprisonnement de cer­tains qui ont vécu, pen­sé ou écrit à contre-cou­rant ; et peut-être faut-il voir l'essence de la pro­vo­ca­tion dans l'article Gastronomie, où Apert et Boddaert se font l'écho des endroits où bien man­ger, de leurs cui­si­niers et de leurs habi­tués  à une époque jus­te­ment où les plus nom­breux n'avaient pas de quoi se nour­rir conve­na­ble­ment. Ce qui vaut pour aujourd'hui : les chefs étoi­lés sont deve­nus des chefs d'entreprise admi­rés et cour­ti­sés, les émis­sions de télé sur le sujet fleu­rissent pour faire espé­rer le bon peuple et pleu­rer dans les chau­mières alors qu'on fait la queue  aux res­tos du cœur !

    La seconde par­tie est une gale­rie de por­traits d'écrivains et d'hommes de lettres du XIXème siècle qui se carac­té­risent par des anec­dotes par­fois tra­ver­sées par le désir de pro­vo­quer ou d'étonner. Portraits qui ne sont pas sans rap­pe­ler, dans quelques cas, les notices d'une cer­taine ency­clo­pé­die libre consul­table sur inter­net : ain­si on retrouve ici dans les rubriques consa­crées à Lacenaire, Laforgue, Lammenais, Montesquiou, etc, des infor­ma­tions qui semblent extraites de la dite ency­clo­pé­die (jusqu'à la cita­tion de George Sand à pro­pos de Lammenais). Mais l'entrée Pierre Louÿs se ter­mine par quatre qua­trains por­no­gra­phiques qui pro­viennent, me semble-t-il, d'un ouvrage (re)publié dans les années quatre-vingt du siècle der­nier, Dialogues de cour­ti­sanes sui­vi de Manuel de civi­li­té pour les petites filles, aux édi­tions Euredif, dans la col­lec­tion Aphrodite clas­sique. Le tra­vail docu­men­taire n'est donc pas négli­geable…

    Mais, ce qui retient l'attention, c'est sur­tout que, dans l'ensemble, ces notices illus­trent par­fai­te­ment le titre de l'ouvrage, Éloge de la pro­vo­ca­tion ; c'est qu'elles sont émaillées de cita­tions per­fides qui en disent long sur les mau­vaises langues des lettres du XIXème siècle. On en juge­ra par cet exemple, à pro­pos de Maupassant : " Le suc­cès de Maupassant près des femmes putes de la socié­té constate leur goût canaille, car je n'ai jamais vu chez un homme du monde un teint plus san­guin, des traits plus com­muns… "  écrit Edmond de Goncourt. Ou à pro­pos de Montesquiou cam­pé par Léon Daudet : " Le comte à écou­ter debout écla­tait d'un rire aigu de femme pâmée. Aussitôt, comme pris de remords, il met­tait sa main devant sa bouche et cam­brait le torse en arrière, jusqu'à ce que son incom­pré­hen­sible joie fût éteinte, comme s'il eût lâché un gaz hila­rant "… On le voit, Apert et Boddaert n'ont pas lési­né sur les sources d'information ! On peut encore sou­li­gner leur humour qui n'hésite pas à pas­ti­cher le style de Mallarmé…

    Parlant du XIXème siècle, ces pro­pos font pen­ser, mais pas si éton­nam­ment que cela, à notre époque. Où coexistent mora­lisme impuis­sant et pédo­phi­lie, res­tau­rants étoi­lés et res­tos du cœur ou autres soupes popu­laires, outrances de la mode bcbg et prêt à por­ter du capi­ta­lisme de caserne, lit­té­ra­ture de gare et lit­té­ra­ture de créa­tion. Cherchez où est l'erreur. Mais lisez donc Éloge de la pro­vo­ca­tion… 

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