> En pleine figure, haïkus de la guerre de 14-18, anthologie établie par Dominique Chipot

En pleine figure, haïkus de la guerre de 14-18, anthologie établie par Dominique Chipot

Par |2018-08-22T02:17:27+00:00 6 janvier 2014|Catégories : Blog, Critiques|

     En trois lignes, bien sen­ties, bien frap­pées, témoi­gner de l’horreur de la guerre. Voici, réunis dans un livre, des haï­kus écrits dans les tran­chées de 14-18. Comment ne pas être tou­ché au cœur ? Ce genre lit­té­raire n’était-il pas fina­le­ment adap­té à la situa­tion, par son côté lapi­daire aux allures d’instantané pho­to­gra­phique, sai­sis­sant l’instant dans sa bana­li­té ou sa cruau­té, sous des cieux ici bien char­gés ?

    Une antho­lo­gie de ces textes écrits sous la mitraille est aujourd’hui pro­po­sée par Dominique Chipot, un des grands spé­cia­listes fran­çais de ce genre lit­té­raire. Quant à  l’éditeur Bruno Doucey, il a eu aus­si la bonne idée de faire pré­fa­cer l’ouvrage par Jean Rouaud, l’auteur des Champs d’honneur, un livre dans lequel celui-ci évoque notam­ment la mort de deux oncles de son père à la Grande guerre.

      On prend véri­ta­ble­ment les haï­kus de cette antho­lo­gie « en pleine figure » (titre du livre), allu­sion au haï­ku de l’enseignant huma­niste René Maublanc (né à Nantes en 1891) qui, réfor­mé, ne par­ti­ci­pa pas à la guerre, mais fut for­te­ment mar­qué par la dis­pa­ri­tion de nombre de ses cama­rades sur les champs de bataille. « En pleine figure/​la balle mortelle/​on a dit : au cœur –  à sa mère », écri­vit Maublanc. Et aus­si ceci : « Mes amis sont morts/​je m’en suis fait d’autres/pardon ».

     Ecrire des haï­kus au début du 20e siècle ? Oui, car la décou­verte du haï­ku japo­nais, nous rap­pelle ce livre, ne date pas d’Hiroshima. Le genre – connu au départ sous le nom de haï-kaï – se pra­tique dans cer­tains cercles poé­tiques ini­tiés à la sen­si­bi­li­té japo­naise. On assiste d’ailleurs au même phé­no­mène dans les milieux d’artistes (le japo­nisme) à la faveur de l’ouverture au monde de l’Empire nip­pon.

        Quand ils par­ti­ront à la guerre, cer­tains auteurs pren­dront donc le par­ti d’écrire des haï­kus. Le plus célèbre d’entre eux est Julien Vocance. Né en 1878 – de son vrai nom Joseph Séguin – il avait rejoint le pre­mier groupe de « haï­jin » fran­çais autour de Paul-Louis Couchoud, qui fut l’importateur du haï­ku en France. « Dans un trou du sol, la nuit/​en face d’une armée immense/​deux hommes », écrit Julien Vocance dans « Cent visions de guerre » (1), allu­sion directe au recueil inti­tu­lé « Trente-six vues du mont Fuji » du gra­veur d’estampes japo­nais Hokusaï..

       Il y a aus­si, dans ces tran­chées, l’Alsacien Maurice Betz (né en 1898), tra­duc­teur de Thomas Mann, Nietzsche et Rilke, dont il était l’ami. Dans sa Petite suite guer­rière, on peut trou­ver cette vraie perle. « Un trou d’obus/dans son eau/​a gar­dé tout le ciel ».  Il y a aus­si, dans l’effroi, Georges Sabiron, mort en mai 1918 au com­bat d’Arcy-Sainte-Restitue. L’homme avait lu Sages et poètes d’Asie de Paul Louis Couchoud. On lui doit ce haï­ku : « L’obus en éclats/​ fait jaillir des bou­quets d’arbres/un cercle d’oiseaux ». Que dire de plus ?

 

(1)   « Cent visions de guerre »,  dans « Le livre des haï-kaï » publié en 1983 aux édi­tions Les Compagnons du livre. « Ce sont les Japonais qui m’ont fait décou­vrir cet ouvrage, tota­le­ment pas­sé inaper­çu en France », expli­quait l’auteur bres­tois Alain Kervern (tra­duc­teur du Grand alma­nach poé­tique japo­nais) dans un article du 9 novembre 2003 qui fai­sait décou­vrir les haï­kus de 14-18  aux lec­teurs de dimanche Ouest-France. « Le recours à la forme concise du haï­ku, ajou­tait Alain Kervern, a per­mis à Julien Vocance de nous faire revivre, en une série de flashes, ce que fut l’enfer de cette guerre ».

 

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