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Enfants

Par | 2018-05-26T09:54:23+00:00 28 avril 2017|Catégories : Blog|

 

            Trois poèmes sur un mal­heur d’enfant.

 

 

L’heure du soir où seul, il jouait sans menace,                              
Ou plus encor les jours où, dans sa chambre claire,
Un ami l’assurait que l’horreur serait lasse
                Et tran­quille sa mère,

 

Chaque pen­sée est forte, et chaque geste exact,                            
Dans la concen­tra­tion, sa vigueur se délivre,
Et pour un temps, comme hors de soi, il sent intact
               Le délice de vivre.

 

Puis la mer­veille échappe en un déchi­re­ment.                  
Il doit dor­mir. Il doit dîner. Et la peur croît
              Face au triste lit froid

 

Où s’étendra sur lui la mort ava­re­ment,
Face au repas for­cé où vainc la nour­ri­ture,
            Inépuisable, impure.

 

             

 

Parfois, il aime un jeu avec ardeur, la nuit ;                      
Ou bien, un livre cher, fécond par un miracle
Encor, le sauve au soir, lorsque vient la débâcle,
Quand l’angoisse paraît après un jour d’ennui.

 

Dans ces soirs ou, plai­sir pré­cieux, dans ces semaines,
Laissant la jour­née froide aller à l’abandon,[1]
Il ne vit que pour l’heure où, sous un édre­don,
Le mer­veilleux puis­sant d’un long récit l’entraîne.

 

La nuit s’est éten­due sur la chambre et la ville
Comme une main égale éloigne un drap qui pèse
D’une tête d’enfant, frôle, borde et apaise

 

– Rien de plus. Mais le livre, entre les mains fra­giles,
En est béni et rend comme une ombre d’honneur,                        
Rien de plus. Le som­meil vole­ra ce bon­heur.

 

Tolkien fut, à onze ans, le maître de ses nuits.                              
Plusieurs fois, jusqu’à l’aube, il lut quand la rue gronde.
Le cœur mal sûr, tel un cap­tif tiré d’un puits,
Il aima Sam, dont la gai­té manque à ce monde.

 

Il aima l’homme errant, vain­queur, presque ban­dit,
Parmi les spectres rois enfin sur­gis de l’ombre,
Frodon sur­tout, lié à son far­deau mau­dit
Dans une immen­si­té de vie et de décombres.

 

La Terre du Milieu a des contours plus fermes
Que celle de l’enfant, qu’on dit seule réelle.                                  
Ses héros ont plus d’être et de joie que les frêles

 

Ombres d’hommes par qui ses dési­rs ont un terme.
Le mal y est enfin nom­mé, mis à sa place,
Et défait en son cœur quand toute force est lasse.

 

 

                   [1] OU réus­sir à pla­cer dans une strophe l’un de ces vers, moins pré­cis,
                   mais peut-être plus beaux : Laissant la jour­née froide aller à l’abandon
                    /​Il laisse le jour froid aller à l’abandon

 

*

 

Où sont les jeux qui furent plus qu’un monde,
            Entre les murs clairs
D’une chambre aimée où cir­cule un air
Dilatant l’âme ôtée aux peurs pro­fondes ?

 

Où est la course, chaude et vaga­bonde,
            Parmi les mer­veilles
D’un jar­din où libre, en paix, le cœur veille,
_​Clos, infi­ni, conquis d’un tir de fronde ?

 

Où sont l’appel et la paix de la nuit
             Dans les longs étés,
Quand la mai­son pleine enfin sait prê­ter
Une dou­ceur mêlée d’un vague ennui ?

 

Où est la joie, don­née comme un hon­neur,
            Quand août lent s’égrène,
D’avoir pres­sen­ti d’une âme sereine
Et recueillie, que pour notre bon­heur,

 

Puisqu’est fini le livre pris sans peur
            Quand la nuit tom­bait
Et que l’aube éteint, là-bas, sur la baie,
Le vert fanal des barques de pêcheurs,

 

Le som­meil peut venir et engran­ger
            En de brèves heures
Pour les longs hivers l’éternelle ardeur
De cette nour­ri­ture au goût léger ?

 

Donc, qu’aujourd’hui, la volon­té s’enflamme,
            Reste prête et chante,
Tout en tres­saillant de joie hési­tante,
Pour le tra­vail ardu qu’exige l’âme,

 

Où sont les jeux qui furent plus qu’un monde
            Entre les murs clairs
D’une chambre aimée où cir­cule un air
Dilatant l’âme offerte aux joies pro­fondes.

 

*

 

Le salon, sur la cour, est clair comme un jar­din.
Les voix et le silence ont la même liesse.
Car nulle joie, ici, n’attend le len­de­main
Et la place est aisée pour les temps de tris­tesse.

 

De tout jeunes enfants, libres, essaient leur course.
On vou­drait, dès qu’on a soup­çon­né cette vie,
Après la soif du jour, mon­ter à cette source,
Lorsque, l’âme assé­chée, on chan­celle et dévie.

 

Sans luxe, le salon igno­rait la misère.
Son unique œuvre d’art est, sur un secré­taire,
Dans le goût de Houdon, une fillette en buste.

 

Elle intro­duit cha­cun, trois pas après l’entrée,
En la cha­leur d’une famille aimante et juste,
Où l’on peut libre­ment être et se reti­rer.

 

 

 

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