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Engeances

Par | 2018-05-22T13:47:04+00:00 21 juin 2012|Catégories : Critiques|

Beau tra­vail, moderne, que celui des édi­tions La Passe du vent, situées à Lyon, tra­vaillant en lien avec un beau lieu de poé­sie, l’Espace Pandora. Le phy­sique du livre, sa moder­ni­té et la poé­sie de Frédérick Houdaer sont en phase, voi­là ce qui frappe de prime abord. Une poé­sie très contem­po­raine dans des pages très contem­po­raines. Belle réus­site. Les mots et les poèmes semblent simples, ano­dins, quo­ti­diens. Une appa­rence. On cherche des réfé­rents, d’abord on n’en trouve pas, puis le visage de Bukowski s’impose. Avec un zeste de regard désa­bu­sé de type Céline. Il se situe là, Houdaer. C’est loin de mon uni­vers propre et pour­tant cette poé­sie me parle for­te­ment, un signe cela, qu’une poé­sie dont vous êtes loin vous pénètre tout de même. En réa­li­té, l’état de l’esprit qui se pro­file, qui se voile, der­rière les appa­rences ano­dines des sujets trai­tés ici, avec un humour et un cynisme rares, dit beau­coup de nous, de l’état d’esprit de ce que nous sommes, urbains mas­sifs enfer­rés dans de drôles de pré­oc­cu­pa­tions d’un inté­rêt humain rela­tif. C’est cela le regard de Houdaer : des yeux éton­nés por­tés sur l’insipide vani­té du vide de nos exis­tences. Il y a un ton qui n’est pas fran­çais dans l’écriture du poète, quelque chose que l’on croise plus sou­vent aujourd’hui dans la poé­sie alle­mande ou d’Europe du Nord. Le poète rece­vra cela comme un com­pli­ment, lui qui en sa page 71 découvre qu’il n’est pas un poète fran­çais. Houdaer exprime en poé­sie les choses simples de nos vies, la dif­fi­cul­té d’écrire aus­si dans nos quo­ti­diens faits d’immédiatetés insen­sées. Derrière l’humour, ce recueil est grave et sérieux. Il s’intitule Engeances, ce n’est pas un mince choix quand on s’attache à par­ler de soi et de ses contem­po­rains. Le texte est entre­cou­pé d’un « making off », insis­tant sur la mise en scène poé­tique, l’importance de l’image visuelle, dont le numé­ro 2 indique le che­min du poète :

 

Making off (2)

 

l’étoffe des choses
me reste mys­té­rieuse
je ne remarque pas
dans un vieux film noir et blanc
que le pyja­ma por­té par Jean Gabin
est en soie
c’est ma ché­rie qui me l’indique
je ne sais dif­fé­ren­cier
les bras­sières en laine
de celles en éponge
pour habiller bébé
et j’ai bien du mal à admettre
que l’un de mes amis porte per­ruque
que les quelques che­veux qui lui décorent les
épaules
soient syn­thé­tiques
je jure bien
ne pas le faire exprès
moi qui pro­je­tais d’écrire
une série de poèmes maté­ria­listes
il me faut révi­ser mes ambi­tions à la baisse
y com­pris sur ce plan-là

 

Le poète joue avec le ciné­ma, avec le quo­ti­dien, avec sa vision du monde, quelque chose d’un réac­tion­naire de gauche. Humaniste de sur­croît. La situa­tion n’est guère aisée mais elle donne ce ton ori­gi­nal.

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