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Entrevoir de Paul de Roux

Par |2018-08-19T19:39:29+00:00 3 mars 2014|Catégories : Blog|

Paul de Roux, homme et poète dis­cret, poète archi­tecte de sa propre dis­cré­tion. C’est pour­quoi le pre­mier mot de ce livre, mot de Guy Goffette, pour ouvrir sa belle et proche pré­face est le mot « secret », mot d’une très grande jus­tesse à pro­pos du poète. Le poète, et son ami. Le secret ou la dis­cré­tion, cela n’empêche pas Paul de Roux d’avoir été très actif dans l’édition, de par son métier, mais aus­si son impli­ca­tion dans une revue, La Traverse, revue qu’il a fon­dée en 1969 avec des amis comme Henri Thomas, Bernard Noël, Georges Perros, Pierre Leyris, Jean Queval, et à laquelle se sont joints des poètes et/​ou écri­vains comme André Dhôtel, Roger Munier ou Pierre-Albert Jourdan… Une belle bro­chette, à n’en pas dou­ter !

La majeure par­tie de l’œuvre de Paul de Roux a été publiée à par­tir de 1980 – à par­tir du recueil Entrevoir, ce même recueil qui ouvre le volume main­te­nant acces­sible dans la col­lec­tion « poésie/​Gallimard » – chez Gallimard et au Temps qu’il fait (pour les car­nets). Un livre de poèmes, en 2000, à L’Atelier La Feugraie, aus­si. Des livres d’artistes, quelques tra­duc­tions, dont un superbe Hypérion chez La Dogana, tra­duc­tion dont je recom­mande ici chau­de­ment la lec­ture. C’est par ce livre que je suis per­son­nel­le­ment entré dans l’atelier de Paul de Roux.

Guy Goffette donne ce titre à sa pré­face : « une double pré­sence ». Et c’est exac­te­ment cela, ain­si que je vais ten­ter de le faire sai­sir ici, exac­te­ment cela, la poé­sie de Paul de Roux, une double pré­sence. Il convient de remer­cier le préfacier/​poète qui aide à appré­hen­der ladite pré­sence. Sans doute du fait que, d’une cer­taine manière, les poé­sies de Paul de Roux et de Guy Goffette ne manquent pas de vraie proxi­mi­té. Double pré­sence car la poé­sie de Paul de Roux n’est pas cette simple poé­sie du « quo­ti­dien » comme on l’écrit par­fois, et comme on l’écrit aus­si, et de façon tout aus­si sim­pliste au sujet de celle de Goffette. Il semble que cer­tains cri­tiques lisent les mots des poètes et les « com­pre­nant » ration­nel­le­ment se gar­ga­risent que ces poètes soient « acces­sibles », un peu comme un bocal dans un super­mar­ché. Comme si la poé­sie par­lait à autre chose qu’au cœur, autre­ment dit à la part d’âme du monde qui vit en cha­cun de nous. Cette âme dont nous sommes simul­ta­né­ment une infime par­celle. On lit des choses de cette sorte ici et là sur le net… Non, ce n’est guère sérieux : la poé­sie, quand elle est authen­tique, est poé­sie du dévoi­le­ment. Toujours. Que les mots soient en appa­rence direc­te­ment appré­hen­dables ou bien qu’ils aient l’air de sor­tir tout droit d’un trai­té d’ésotérisme (autre­ment dit, de sor­tir d’un ouvrage trai­tant du réel en sa plé­ni­tude). Que le poète évoque ce qui se passe sous ses yeux ne signi­fie pas, et c’est heu­reux, que son inté­rêt porte sur le « quo­ti­dien ». Il se porte plu­tôt sur le réel, et c’est loin d’être la même chose. D’ailleurs, le titre du pre­mier recueil de Paul de Roux dit cela : il s’agit d’entrevoir. Il y a peu que l’homme par­vient à entrevoir/​voir, au cœur du réel, peu et cepen­dant beau­coup dès qu’il accepte devoir œuvrer, et tra­vailler à dévoi­ler. Le poète est un com­pa­gnon du devoir tout autant que de l’aurore. C’est tout le tra­vail du poète, et c’est en cela que le poète n’est pas un écri­vain, au sens moderne de ce mot. Car la poé­sie est un tra­vail. Non pas en ce qu’il s’agirait de sculp­ter des mots (elle est cela, bien sûr, comme tout acte « artis­tique ») ; plu­tôt en ce qu’elle œuvre en le poète même, à la construc­tion, burin et ciseaux en mains, du poète lui-même – et dans le même temps, simul­ta­né­ment, à cet édi­fice com­mun en construc­tion per­pé­tuelle, le Poème. C’est à cette échelle et sur le ver­sant de cette ampleur que se lit la poé­sie de Paul de Roux, et c’est ce que dit Goffette à ceux qui veulent bien l’écouter. Tout est chant et che­mi­ne­ment vers le chant de l’origine quand il y a cet état de fait : la poé­sie. Les poètes authen­tiques sont ceux qui ont com­pris intui­ti­ve­ment, ana­lo­gi­que­ment, que… les poètes n’existent pas. Qu’ils sont, en géné­ral et eux-mêmes, des creu­sets du Poème, de simples outils de quelque chose qui les dépasse et qui vient de loin, très loin. Bien sûr, nombre de poètes ou pré­ten­dus tels s’insurgent dès qu’ils lisent de tels mots (la peur de ce qui dépasse est fort par­ta­gée en cette époque d’abrutissement expo­nen­tiel). C’est plus simple que de s’interroger sur ce que signi­fie le mot « poète » qu’ils s’attribuent par­fois un peu rapi­de­ment. Cela touche à l’ego… Cela même que la posi­tion du poète authen­tique – et de Paul de Roux quand il dit que « c’est la poé­sie qui vous tient par la main » – éra­dique, l’ego. Le poète authen­tique peut deve­nir dis­cret et même secret, oui, vous le savez bien Guy Goffette, quand il repousse au loin sa pré­ten­tion à être poète. Et toute pré­ten­tion à une quel­conque recon­nais­sance, petits prix médiocres à l’appui ; car le poète et sa poé­sie ne se jouent pas dans tout cela. L’enjeu est autre, ailleurs, plus ample ; il y va de l’exercice même de l’être humain, un état de l’être qu’il faut au poète recher­cher en per­ma­nence, et ce depuis l’origine de ce chant qu’est la poé­sie. J’ai nom­mé le pre­mier matin du monde.

La poé­sie des pro­fon­deurs se tient sur ce pic pré­cis, celui du pre­mier matin du monde. C’est pour­quoi la poé­sie et le Poème échappent à tous les déluges. Ils sont la source per­pé­tuelle de toutes les renais­sances de la vie. On l’aura com­pris, jamais la mon­tagne ne cesse d’être magique.

C’est pour­quoi aus­si la poé­sie et la lit­té­ra­ture sont choses dis­tinctes. C’est pour­quoi encore la moder­ni­té tend à essayer de mas­quer la poé­sie, au pro­fit d’une prose sans fin que l’on appelle par­fois roman tan­dis qu’elle n’est que bavar­dage insi­pide, répé­ti­tif, insi­gni­fiant. On voit pas­ser les romans comme les bou­lons sur les machines des Temps Modernes, c’est à mou­rir de rire. Entrevoir, Le front contre la vitre, La halte obs­cure, titres aux­quels il fau­drait ajou­ter Les poèmes de l’aube – les pre­miers livres de Paul de Roux, cela dit beau­coup tout de même…

 

Entrevoir
Le front contre la vitre
Les poèmes de l’aube
La halte obs­cure

 

Cela fait presque un embryon de poèmes qui forme le Dit du Poème vivant en Paul de Roux. On pense à Jean de La croix, à la source ortho­doxe aus­si, à laquelle Paul de Roux s’est conver­ti dans le temps même où, âgé d’une qua­ran­taine d’années, il com­men­çait à édi­ter ses poèmes. Bien sûr, on peut conti­nuer à croire aux hasards quand il n’est que syn­chro­ni­ci­tés. Tout en ce poète et en cet homme est atten­tion à la matière du réel, et non au quo­ti­dien de la matière. À la trame qui se tisse en dedans de la plé­ni­tude du réel. Chaque matin, Paul de Roux regarde le pre­mier matin du monde, et c’est pour­quoi il est écrit en tant qu’athanor du Poème. Nous sommes ici au cœur de ce qu’est la poé­sie, la forme ini­tia­tique ouvrant le regard sur le Poème, ce qui s’anime au-delà du voile des appa­rences, cet autre mot pour dire « quo­ti­dien ». Le poète regarde ce qui est au-devant de lui et, ce fai­sant, regarde ce qui est au-dedans de lui. Ce qui est au-devant est comme ce qui est au-dedans, et réci­pro­que­ment, pour édi­fier le miracle d’une seule chose, pour­rait-on oser écrire. C’est ici, pré­ci­sé­ment, que se situe la double pré­sence du poète Paul de Roux, à la join­ture. Et ce mince fil est un regard.

Mais il est temps de che­mi­ner avec Paul de Roux, et deux poèmes dont l’un s’intitule « Recours », for­cé­ment.

Osera-t-on encore lire Paul de Roux autre­ment que comme un poète pèle­rin ?

 

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