> Espace mental, espace de mémoire, Bernard Noël

Espace mental, espace de mémoire, Bernard Noël

Par | 2018-06-25T01:59:20+00:00 5 décembre 2012|Catégories : Critiques|

Le Livre de l’Oubli com­mence ain­si :

« Le silence met en com­mun l’oubli. Dans le regard des mou­rants, il y a la mon­tée de leur propre oubli ; dans les yeux des morts, il y a notre oubli. ». Dès lors l’écriture poé­tique – du moins celle de Noël et ce depuis tou­jours – n’a qu’un but : cas­ser ce silence. Non par devoir de mémoire mais par le tra­vail de mémoire. Ce qui est dif­fé­rent. « La mémoire met le pas­sé au pré­sent et le pré­sent au pas­sé. Elle trouve ain­si son équi­libre, et cette balance est peut-être le mou­ve­ment pre­mier du sens » pré­cise le poète. Et si l’usage nor­mal de la langue est de comp­ter et conter, écrire revient à fécon­der de l’oubli afin qu’il « vous porte comme la mer ».

L’oubli n’est donc pas une perte mais une mémoire seconde. Ecrire repré­sente l’action de jon­gler avec ces deux pos­tu­la­tions. C’est sans doute pour­quoi les deux  livres de Noël même s’ils ont un aspect  non figu­ra­tif  sont tou­jours étroi­te­ment lies au corps. Les textes se consti­tuent de lignes jux­ta­po­sées capables de construire pour lui des cou­ver­tures chauf­fantes (des couches de neige, des cou­ver­tures nua­geuses) et des lignes ser­pen­tines capables capable d’atteindre le tré­fonds de la mai­son de l’être où le loger.

Ces deux livres ouvrent un espace à regar­der et à tra­ver­ser. Il est pos­sible que l’on sente resur­gir la figure même du poète  même s’il n’y a que peu de signes qui l’indiquent avec cer­ti­tude sinon dans l’un des livres le « je » du témoin le plus dis­cret pos­sible.  Détaché des formes connues ces textes sont lisibles  à la manière dont se lisent les des­sins-signes de Silvia Baechli :  on suit sim­ple­ment des lignes et on observe jusqu’à se perdre dans une sorte d’abîme. « Le roman d’un être » le sou­ligne :  « la vie com­mence et l’ignore d’où son pen­chant à l’illusion il faut s’arrêter il faut péné­trer dans le temps et com­prendre que tout va finir et que la fin déter­mine notre exis­tence alors débute ici même un com­men­ce­ment qui répète l’originel et ne le répète pas puisqu’il contient en plus la suite suc­ces­sive des jours il ne s’agit pas de se sou­ve­nir seule­ment de la mort mais de voir devant soi l’ouverture d’une plé­ni­tude ce n’est pas une échap­pée c’est l’entrée dans la matière même du jour ». Et ce que ce soit en contant l’histoire du peintre Roman Opalka (Le roman d’un être) ou en comp­tant les jours (Le livre de L’Oubli).

Certains deviennent plus lourds ou plus pâles que les autres. Ou ont-ils com­men­cé ? Nul ne peut savoir puisque Noël fait sienne l’idée de Michaux : « Au com­men­ce­ment la répé­ti­tion ». Dès lors la poé­sie comme la pein­ture se doit d’avoir la qua­li­té d’une bonne dan­seuse. L’énergie déferle dans l’espace en dépas­sant le bout des doigts. Ecrire, c’est donc et même lorsqu’il se fait  tard, entrer en terre incon­nue, se faire espace, explo­rer, tra­vailler jusque contre les bords du papier. C’est aus­si gar­der un regard dans un camaïeu de noir et de blanc. Noël y apporte beau­coup de riches nuances. Elles amènent le lec­teur à ajou­ter lui-même des cou­leurs et à jouer avec la nuit et le jour.

Ajoutons que Bernard Noël garde tou­jours une facul­té d’étonnement peu com­mune. En ce sens, ces deux der­nières œuvres se marient aux plus anciennes, s’y glissent sans se faire remar­quer. Pourtant elles amènent par leur cou­leur un autre ton comme un nou­vel ins­tru­ment dans un orchestre. Chacun des deux textes emporte  d’un seul coup, sans décro­cher. Sur l’étendue nei­geuse de chaque page le lec­teur n’a plus qu’à ramas­ser les taches noires d’un pay­sage de plus en plus dégar­ni – comme ceux d’Opalka.

Il y a chez le poète un silence et une concen­tra­tion sem­blables aux des­sins de l’artiste. Et comme lui il tra­vaille de mémoire et non de manière pho­to­gra­phique. Ecrire c’est com­plé­ter et omettre.

« Ce qui a été oublié et ce qui sera oublié sont choses sem­blables dans l’oubli.
Et cha­cun de nous porte cette res­sem­blance au fond des yeux : dans le trou noir »

pré­cise celui qui a com­pris que toute image est une hybri­da­tion de la mémoire et de l’imaginaire dans le pays natal de l’oubli. Ou ce qu’on prend pour tel. C’est d’ailleurs parce que cer­tains en éprouvent de manière sub­cons­ciente le ver­tige qu’il faut que de la langue en tombe : « cette chute la remet dans la bouche, toute humide de salive péris­sable. L’oubli dénonce l’en-soi : il invite à Sortir ».

 

 

 

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