> ESTHER TELLERMANN : Sous votre nom

ESTHER TELLERMANN : Sous votre nom

Par |2018-08-18T22:40:55+00:00 7 mars 2016|Catégories : Critiques|

 

Au lieu du pre­mier incen­die, c'est là que com­mence Sous votre nom d'Esther Tellermann, paru chez Flammarion en sep­tembre 2015. Paysages de basaltes, de ryo­lites, de failles, de mon­tagnes comme de cre­vasses, de pierres pro­je­tées , de char­bons et d'incendie tout com­mence par une érup­tion « à la limite de l'âme ». Une érup­tion mons­trueuse. Temps de pluies de colère et d'inquiétude, temps de houles sou­frées et de laves, temps d'enfance assé­chées, temps de boue et de pluies, de ces « masses d'orage » qui nous tombent des­sus : « je sais je dési­rais /​ l'inquiétude ». Car c'est de l'inquiétude semble dire la poète, de l'incendie et de la brû­lure que se nour­rit la condi­tion de la parole poé­tique. Et peut-être le poème.

 

L'affût

Alors nous voi­là invi­tés à l'affût. L'affût c'est ce mot qui défi­nit sans doute de manière assez juste ce que doit être l'attitude d'attente du lec­teur face à un nou­veau livre, un nou­veau poème d'Esther Tellermann. « Allions de /​ puits en puits /​ vou­lions trou­ver les cou­ronnes dans /​ les orgues de char­bon /​ un chant /​ très loin ». Ce chant très loin c'est celui pour et vers lequel on choi­sit de se mettre en marche à tra­vers ce très long poème divi­sé en trois par­ties et qui va nous conduire dans des pay­sages démul­ti­pliés et super­po­sés : pay­sages végé­taux, miné­raux ; au bord ou au centre, alter­na­ti­ve­ment d'un mys­tère qui à la fois est don­né comme presque sai­sis­sable et à la fois tou­jours nous échappe. Ce pay­sage est à la fois très réel dans la pré­ci­sion chi­rur­gi­cale des termes tech­niques et des mots rares, et, comme on le sait chez Tellermann, mythique. Le bord et le centre, ce sont en effet ceux d'une vaste nécro­pole, d'une « ville brû­lée » dont on ne sait où elle se situe (à moins qu'on ne le sache que trop bien). « Sépultures » « tombes à cor­ri­dors » dans les­quelles on marche à quatre pattes ou on rampe, au milieu de tun­nels orne­men­tés de motifs et orien­tés vers le soleil levant. C'est donc bien d'un voyage dont il s'agit dans Sous notre nom ; une marche, une errance peut-être ou en tout cas une tra­ver­sée vers on ne sait qui. Vers on ne sait où. Une marche inté­rieure puisqu'il s'agit d'atteindre comme elle le dit à la page 41 « la chose der­rière les yeux ». Nécessaire marche, impé­ra­tif exode quand il s'agit, de « cou­vrir notre dis­pa­ri­tion ». Cette dis­pa­ri­tion c'est celle de l'Homme, de « l'homme qui n'est plus qu'un reste de l'homme ». « L'homme réduit à sa ques­tion » comme Esther Tellermann l'écrit un peu plus loin. Il s'agit donc de nous invi­ter de manière obsé­dante, inquié­tante, de nous invi­ter à entendre là où il se fait entendre, au fort du silence le « frois­se­ment » du sens, le frois­se­ment de ce qui pour­rait être encore le sens. Le sens chez Esther Tellermann, on le devine, plus qu'on ne le com­prend. On le devine d'abord parce que le poème est scan­dé de nombres : le hui­tième, le cin­quième, le sep­tième jour ; les « trois uni­vers » ; les « trois fois cinq îles loin­taines » ; Tout cela consti­tue comme autant de repères lon­gi­tu­di­naux qui donnent à se situer sans se situer. Ils des­sinent comme un por­tu­lan men­tal. Rajoutons cela : l'évidence, tient à ce que voi­là un poème clas­sique et tra­di­tion­nel même dont le titre  Sous votre nom , dit bien que la conduite de cette aven­ture se fait vers le Bas. Sous le signe de l'Autre. Mieux encore, à deux, dans l'incantation à l'étranger qui est aus­si le très proche, et qui forme ou façonne dans le poème la pré­sence fami­lière et intime d'un couple qui se parle. Le recueil, ou le poème plu­tôt, démarre avec le Je qui s'adresse à un Tu. Nous y revien­drons.

 

Un che­min.

Ce Je inquiet s'interroge donc. Et ses ques­tions « qui sau­ra /​ la face double /​ du noir ? » mettent en route le lec­teur. « Qui sau­ra ? » « Avions-nous assez foré ? » « Quoi parle en deçà ? » Nous voi­là donc en che­min, un che­min qui nous conduit vers un monde pro­fond et d 'épais­seur reven­di­quée à la fois très fami­lier car fidèle aux pay­sages inté­rieurs et rêvés qu'on retrouve dans l’œuvre d'Esther Tellermann depuis ses débuts, mais aus­si étrange et un peu inquié­tant. Paysage de mots dont l'incongruité tech­nique et scien­ti­fique dans le corps créé du texte poé­tique n'est qu'apparente puisque cha­cun de ces mots, par­fois rares ouvre des images puis­santes, des souffles et des odeurs autour des­quels les voix dif­fé­rentes du poème (ce « je » ces « tu », ce « nous » ou l'apostrophe à un « vous » sonore) vire­voltent et dia­loguent. « Oxyrie », « sépales », « abra­sion », « jam­bages », « tuf », « ponces » , « obsi­diennes », les lexiques de la bota­nique, de la géo­lo­gie et de la typo­gra­phie se mêlent savam­ment pour cher­cher à « rete­nir dans /​ le vent /​ les concré­tions /​ de la parole ». Des noms de plantes et de fleurs viennent ani­mer, colo­rer, ryth­mer ce pay­sage de déso­la­tion et de chaos pre­mier comme « églan­tine », « pivoine », « ronces », « mousses », « ané­mones », « pavot », « herbes lisses ». Nous voi­ci donc plon­ger dans un monde à la fois du très large et de l'infime : la « ner­vure » de la feuille, « l'arc » ou la faille de la pierre et du socle, la « cou­ronne » de la fleur, nous font entrer par l'ourlet ou le pli à l'intérieur. A l'intérieur d'on ne sait quoi, mais oui, à l'intérieur. Voici que nous nous sur­pre­nons à cher­cher avec elle, que nous cher­chons son nom, le nom de celle ou celui qu'elle appelle « le Troisième ». Il s'agit ain­si pour nous, comme elle l'écrit à la page 33, de « [tra­ver­ser] l'épreuve /​ de la forme/​ [pour essai­mer] /​ l'his­toire /​ dans les cendres /​ neuves. » Nous sommes effec­ti­ve­ment à l'affût dans cette marche à tra­vers les trois par­ties à parts égales qu'est le poème ; en quête, cette quête dési­rante d'abord sans doute, je le for­mu­le­rai ain­si, d'une épais­seur à sai­sir. Cette épais­seur à sai­sir, c'est le désir pri­mor­dial, dans Sous votre nom, d'une Face, d'un visage, mais aus­si d'un corps. Et sin­gu­liè­re­ment d'un corps à écrire. Un ins­tant, une syl­labe, un geste per­mettent d'ouvrir, et sur­tout de main­te­nir ouverte, la faille, la lèvre, la bouche d'où écrire à l'écoute des voix du pas­sé, du « chant pre­mier ».

 

Le corps

Le corps est ce tou­jours là chez Esther Tellermann. C'est très natu­rel­le­ment que nous le retrou­vons sans cesse ; par ses par­ties nom­mées, décrites. Ses gestes et ses dépla­ce­ments amou­reux. Ses érup­tions et ses nau­frages. Corps par­ta­gé, du vis à vis, du face à face. D'une manière peut-être plus évi­dente ici que dans d'autres recueil de Tellermann, les dimen­sions orphique et lyrique sont affir­mées. Il y a très net­te­ment un couple qui est fait du corps de l'aimé, la « gorge », « les épaules », « les ais­selles », « le cœur » ; un couple qui est fait et vit de ses mou­ve­ments, de l'étreinte, de la « soif » : des verbes comme « entrer », « scel­ler » , « façon­ner » rythme le poème. « Avec toi j'inventais les lieux où corps se firent monde ». Ce couple, il s'agit d'y rede­ve­nir (« rede­ve­nir en toi »). Il offre à nous éveiller au double monde du dedans et du des­sous. Ainsi Esther Tellermann écrit à la page 153 « Nous nous étions /​ par­cou­rus /​ l'un l'autre /​ en nos paumes /​ par­lions de neige et /​ de souffles /​ et com­ment s'allume /​ une chambre ». L'autre, c'est donc simul­ta­né­ment et para­doxa­le­ment l'étranger, celui que l'on va étreindre celui qui par son étran­ge­té et sa proxi­mi­té va ouvrir des « pas­sages » à fran­chir, va inven­ter une « aube » nou­velle, va offrir « d'autres sen­teurs », « d'autres tis­sus qui luisent », « d'autres airs que chante le vivant. » Cette pro­messe, car il s'agit véri­ta­ble­ment d'une pro­messe, n'est pas une déser­tion du réel. Elle est véri­ta­ble­ment une ren­contre et dans la ren­contre se for­mule l'idée , la cer­ti­tude que nous sommes nés pour « ne jamais ces­ser de naître ». Rappelons ici la lueur d'incendie et de des­truc­tion sur laquelle s 'ouvre le poème. L'éruption du Désir comme de la des­truc­tion : jouir, détruire, la parole, le silence, l'immobilité le voyage, le vivant, la mort, le poème est vivant de ces dia­lec­tiques qui font entendre l'instabilité et la fra­gi­li­té d'où il est plus beau encore de par­ler. Ces anti­no­mies ne relèvent pas d'une hési­ta­tion mais bien d'une res­pi­ra­tion.

 

Épaisseur

Corps dont l'épaisseur tan­gible est don­née bru­ta­le­ment à sai­sir pour le lec­teur. Corps dont l'épaisseur est le seul désert , le seul che­min vers le chant et le pro­fond. La faille, le bord, l'ourlet, l'à-pic, tous ouverts par la ren­contre de l'autre, son geste de vivant, sa parole, (même morte puisque tel est aus­si le pou­voir de la Parole) sont autant de mots, d'images du seul lieu où asseoir son chant pour faire naître le « récit nou­veau ». Si le poème s'ouvre sur l'incendie du buis­son ardent, la source, le puits voi­là ce qui est l'objet de la recherche plus loin dans la lec­ture. Une source, qui comme au désert, est sou­vent invi­sible, cachée. Une source, qui comme au désert, ne se laisse pas devi­ner. Mais une source qui est pré­sente sans doute pré­ci­sé­ment dans la faille, dans la déchi­rure. Là quelque chose tout à coup se défait, s'inverse et se déploie.

Alors, oui, la marche est bien une marche d'inquiétude puisqu'il s'agit d'une marche d'abord qui tourne sur elle-même, explore, et revient sur les mêmes lieux. Dans le poème l'image du cercle est très pré­sente, le cercle qu'il faut rem­plir, le cercle qui contient (« les forêts de gra­nit ») ou le cercle qui accuse le vide, l'abîme, l'absence. Le cercle vers lequel on essaie d'avancer dans le ver­tige, une forme de joie sau­vage. Ce ver­tige, cette faille, cette source, c'est bien évi­dem­ment puisqu'il s'agit ici de poème et de poé­sie (et même,il faut le dire de la plus haute), celui de la parole, du dire. Un dire qui est ouvert à un « chant pre­mier », dans lequel « chaque jour peut recom­men­cer ». Ce « chant pre­mier » est dis­po­nible dans la rela­tion à l'autre quand elle est parole. C'est par le dia­logue dans le temps avec l'autre que ce chant peut s'éprouver. Et petit à petit adve­nir.

 

Parler en impasse

Dans ce monde il faut faire l'épreuve de l'abandon, du silence et de la nuit. Cette épreuve passe par une autre parole, celle qui est défi­nie joli­ment par la for­mule « nous par­lions en impasse pour qu'à la fin soyons à côté d'Elle dans l'obscur ». Revenons au titre du poème. L'ouverture sur cette pré­po­si­tion « sous » donne à entendre la des­cente orphique vers un centre qui n'est peut-être pas les Enfers, puisque ce centre fait quit­ter une sur­face de failles, de laves , de brû­lures, d'incendies, de bru­ta­li­té pour une inté­rio­ri­té, une pro­fon­deur qui est celle du cœur de la fleur, de la lèvre qui reste ouverte. Celle du coeur du fruit. Et dans cette pro­fon­deur, qui est un autre mot pour « épais­seur », à la marge, dans l'ombre, quelque chose se met à écrire ou à pro­po­ser un alpha­bet. Un nou­vel « alpha­bet ». Au fond de cette nuit inté­rieure, para­doxa­le­ment on trouve « le soleil », peut-être aus­si même, rêvée, « la trans­pa­rence ». En tout cas l'espoir de cette perle, sous la cendre, à affouiller vers l'intérieur. Alors avec ce « je » ce « tu », ce « vous », ce « nous », cette énon­cia­tion dérou­tante, le lec­teur est invi­té à s'unir, dans cet effort, dans cette ardeur qui vise à démul­ti­plier les espaces pour l'emporter vers la « fer­veur », vers un sur­croît, vers une véri­té qu est celle du chant, qui est celle de l'étreinte. Étreinte du corps réel, pal­pable de l'autre, étreinte aus­si de l'impalpable, « du vol de l'oiseau » : « j'étreignis le vol /​ nuage très haut et la buée ». il y a donc à la fois tou­jours un échec mais aus­si la cer­ti­tude que le che­min n'est pas vain, que l'horizon dont on s'approche mais qui s'éloigne sans cesse n'épuise pas notre désir. Et que le soleil peut tout à coup faire effon­drer sous nous les cer­ti­tudes et ouvrir la faille qui donne accès à l'aube. Le monde, le « seuil » à fran­chir pour les mondes du des­sous.

 

Le bruis­se­ment

Nous sommes invi­tés à aller à la ren­contre, dans le bruis­se­ment de cette parole qui est celle d'Esther Tellermann. Cette parole ne sau­rait nous offrir un abri. Elle est plu­tôt comme une « épine » qui rentre dans la chair, qui inter­dit à la bles­sure de se refer­mer et qui offre d'écrire, de vivre et de par­ler dans la brû­lure. C'est dans cet échange qui est une marche vers l'autre, une avan­cée, que le lec­teur comme le poète trouve peut-être ce bord où il pour­ra dire l'ouverture. Cette ouver­ture au des­sus de laquelle nous sommes invi­tés à nous pen­cher pour aller pui­ser à la « source ». Il y a bien évi­de­ment le rêve, le corps, la parole du Livre, de l'oracle, des légendes et des guerres, de l'aimée. Cette parole mul­ti­pliée revient au moment de soli­tude, de la souf­france comme un refrain, comme un via­tique pour conti­nuer le voyage vers les « cinq îles loin­taines », à la fois plus haut et plus pro­fond. Il s'agit de prendre le souffle qui est « au centre du nom » pour réin­ven­ter le centre de tous les noms. C'est ain­si que le poème cherche et avoue cher­cher à « com­po­ser /​ des musiques /​ qui par­donnent ». cette parole, elle n'est pas défi­ni­tive, elle n'est pas figée. Elle n'est pas une alliance. Cette parole c'est peut-être juste « une écume » ; mais elle est une res­pi­ra­tion. Et dans cette res­pi­ra­tion « l'autre ver­sant » se donne à cher­cher et par­fois même sur­git. A tra­vers tout ce qui bruit, « se dis­sipe », « part dans le vent », « se consume », mal­gré tout, cela reste, entre les mots, de pages en pages, une mor­sure, une ligne des­si­née sur des « mains peintes » à la page 208, une « empreinte ». Dieu sait si le mot revient sou­vent. Des « faces peintes », des « mains des­si­nées », cette empreinte, cette « mor­sure », ces signes et sym­boles est-ce une garan­tie suf­fi­sante de ne pas être effa­cé dans la pluie, le mou­ve­ment, l'eau ? Dans tout ce qui part et fuit dans la durée comme dans l'impermanence ? Ces sym­boles-là ense­mencent le poème ; par eux nous est deman­dé, une fois le livre refer­mé, d'inventer « un lieu /​ navi­gable /​ peu­plé d'histoires /​ et de fruits /​ de corps ouverts /​ et de tis­sus ».

 

Ainsi la poé­sie d'Esther Tellermann est une poé­sie de l'empreinte et de la caresse. Une poé­sie qui se retire au moment même où elle s'offre à nous, pré­ci­sé­ment comme la vie. Ou comme on dit que Dieu s'est reti­ré pour lais­ser la créa­ture et la créa­tion exis­ter. Dans le mou­ve­ment brusque de ce « tout à coup » qui se retire plu­tôt qu'il ne jaillit peut se don­ner à voir et à vivre cette « nuit inté­rieure qui nous éveille ».

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