> Être là, choix de poèmes d’Eamon Grennan

Être là, choix de poèmes d’Eamon Grennan

Par | 2018-05-21T20:44:09+00:00 24 août 2015|Catégories : Critiques|

 

Un mode d’écriture et une phi­lo­so­phie exis­ten­tiels :

 

Poète états-unien d’origine irlan­daise, Eamon Grennan est né à Dublin en 1941. Il a com­men­cé ses études uni­ver­si­taires de lit­té­ra­ture à l’University College de Dublin, pour les ter­mi­ner à Harvard, avec une thèse sur la repré­sen­ta­tion lit­té­raire dans le théâtre de Shakespeare. De 1974 à 2004, il a ensei­gné la culture irlan­daise à l’université de Vassar (état de New York), et a conti­nué par la suite à ensei­gner dans dif­fé­rentes uni­ver­si­tés et à don­ner des confé­rences. Egalement essayiste et tra­duc­teur (de l’italien sur­tout), il a publié plus d’une ving­taine d’ouvrages, par­mi les­quels la tra­duc­trice et uni­ver­si­taire bor­de­laise Michèle Duclos a choi­si de pré­sen­ter une sélec­tion de poèmes extraits de recueils parus entre 1998 et 2008.

Eamon Grennan, explique Michèle Duclos dans une intro­duc­tion aus­si pré­cise qu’éclairante, a subi un choc en décou­vrant la poé­sie de son pays d’adoption. Lisant notam­ment Gary Snyder, William Carlos Williams ou Galway Kinnell, il a pris conscience que le poé­sie pou­vait par­ler de tout, des réa­li­tés les plus proches aux consi­dé­ra­tions spi­ri­tuelles les plus fines. Et tout cela sur un ton fami­lier.

C’est ain­si qu’il a opté pour l’observation et le com­men­taire de faits et gestes quo­ti­diens, assor­tis d’une réflexion libre sur les êtres et leur des­ti­née. Capable d’une écri­ture à plat rap­pe­lant des œuvres de Gauguin ou Matisse, il éla­bore tout aus­si bien des atmo­sphères d’une grande com­plexi­té ren­voyant à d’autres peintres qu’il admire, tels Chardin, Bonnard ou Monet. Car son regard quo­ti­dien sur le réel tient pour beau­coup du rêve éveillé, où l’intérêt de la chose obser­vée est étroi­te­ment lié à la réflexion que l’on peut mener sur elle : un regard pré­cis d’entomologiste dou­blé d’une pen­sée atten­tive au sens des choses. Le poème « Pause », par exemple, immo­bi­lise un ins­tant de la jour­née pour mieux rac­cor­der une situa­tion phy­sique bien pré­cise, celle du retour de l’école dans l’après-midi, avec un sen­ti­ment de plé­ni­tude humaine :

 

The weird contai­ning stil­l­ness of the neigh­bou­rhood
just before the school bus brings the neigh­bou­rhood kids
home in the middle of the cold after­noon : a moment
of pure wai­ting, anti­ci­pa­tion, before the out­break of any­thing,
when eve­ry­thing seems just, seems jus­ti­fied just han­ging
in the wings, about to hap­pen, and in your mind you see
the fla­shing lights flare amber to scar­let, and your daugh­ter
in her blue jacket and white-frin­ged sap­phire hat
step gin­ger­ly clown and out into our world again (…)

 

Le silence étrange et tran­quille du voi­si­nage
juste avant que le bus sco­laire ramène les gamins
à la mai­son dans le milieu du froid de l'après-midi : moment
d'attente pure, d'anticipation, avant que rien se mani­feste,
quand tout semble juste, semble jus­ti­fié, sim­ple­ment en latence
dans les cou­lisses, sur le point de se pro­duire, et en esprit tu vois
l'éclat des lumières qui passent de l'ambre au rouge, et ta fille
en veste bleue et cha­peau saphir fran­gé de blanc
des­cendre pru­dem­ment et ren­trer dans notre monde (…)

 

On songe ici, par­mi les poètes états-uniens de sa géné­ra­tion qu’il admire, à Galway Kinnell, dont les longs poèmes des­crip­tifs exercent sur le lec­teur un étrange magné­tisme, une impres­sion d’être dans les choses, d’« Être là », pour reprendre le titre don­né par l’auteur et la tra­duc­trice à cette sélec­tion de poèmes. Grennan n’en pré­tend pas pour autant tenir le der­nier mot sur le mys­tère des choses. Fidèle à une culture anglo-saxonne à la fois empi­riste et scep­tique, il tient au contraire à mar­quer les limites entre une inti­mi­té réelle avec les êtres et la pos­si­bi­li­té d’expliquer leur pré­sence dans l’univers. Il exprime cette réserve, ou peut-être cette sagesse, à tra­vers « Ergo What /​ Ergo Quoi ? », un poème écrit sur la tombe de Descartes, où, après avoir évo­qué le Cogito, il conclut pru­dem­ment :

(…)

so  we can in the end

do no more than
pro­pose mys­te­ry
as no more than
the way things are

and are seen from this
shif­ting penin­su­la, this
head­land we have
to stand on, loo­king out.

(…)

si bien qu’à la fin nous ne pou­vons

faire plus
qu’envisager le mys­tère
comme pas plus que
les choses comme elles sont

et sont vues de cette
pénin­sule errante,
ce cap où nous devons nous tenir,
contem­plant.

 

Cette pen­sée réma­nente dans l’univers d’Eamon Grennan pour­rait débou­cher sur un pes­si­misme assé­chant, voire amer. Or elle se trouve au contraire à la base du lyrisme. La poé­sie de Grennan aime le monde, jusque sous ses formes les plus modestes. Certes, la conscience et le bon­heur de vivre doivent-ils s’accommoder d’une inca­pa­ci­té ori­gi­nelle à per­cer le mys­tère de la vie, mais cela fait tout le prix de cette der­nière si l’on sait par l’écriture épou­ser la vie, la faire mon­ter dans le texte. Il y a en effet chez cet auteur une jubi­la­tion de l’écriture à cap­ter le réel dans sa fuga­ci­té, dans sa diver­si­té, dans sa méta­mor­phose per­ma­nente.

On retrouve d’ailleurs cette jubi­la­tion dans la tra­duc­tion de Michèle Duclos. Celle-ci y déploie une langue lyrique, ample, digne d’être lue pour elle-même : une langue qui ne se sent pas tenue de trans­po­ser toutes les sub­ti­li­tés de l’original, mais dont le souffle réus­sit à rendre l’émotion de ce der­nier, une langue à la fois habi­tée et habi­table, sem­blable en cela à celle du poète irlan­do-amé­ri­cain.

Finalement, tout en s’en tenant à la des­crip­tion du monde et au com­men­taire sur celui-ci, tout en s’abstenant de por­ter sur elle-même un regard exté­rieur, de cher­cher à se défi­nir en termes abs­traits, c’est à une phi­lo­so­phie exis­ten­tielle que conduit la poé­sie d’Eamon Grennan. Une phi­lo­so­phie au sein de laquelle tous les êtres ont leur place, leur inten­si­té et leur jus­ti­fi­ca­tion, mais où la conscience de cha­cun reste limi­tée à l’univers qui est le sien.  On l’a vu ci-des­sus à pro­pos des hommes avec le poème « Ergo What ? », on le revoit à pro­pos de l’ensemble de vivants, plantes, ani­maux et hommes avec le poème « Sitter, Renvyle /​ Assis au soleil, Renville », écrit au Connemara sur la côte irlan­daise.  Symboliquement, à tra­vers l’énumération de fleurs sau­vages et le pas­sage d’une mul­ti­tude d’oiseaux dif­fé­rents au sein d’un cime­tière antique, ce sont toute la nature et toute l’histoire humaine qui se trouvent convo­quées dans un même poème. Et, sous le double effet d’une obser­va­tion atten­tive et d’une luci­di­té assu­mée, l’écriture prend la forme d’un hédo­nisme bien­veillant.

 (…) Sitting like this, I know the shade of the east-facing cot­tage
will find me soon with its chill
and usher me out
into the domain of digi­ta­lis, cuckoo­flo­wer, sca­bious, vetch,
out into the blue-roo­fed king­dom of larks
that elec­tri­fy the air and stand on the wind – artists
of their own furious, musi­cal repose. Out there,
in and out of the ancient pas­sage grave
and bet­ween its sta­te­ly great upen­ded stones
fly sto­ne­chat and star­ling, whea­tear and black­bird,
rose-ches­ted lin­net, chaf­finch, wren in and out
of the burial court of great men in their time, these live birds
who know nothing of the space we share
but what their beaks and airy bones tell them,
and their lit quick­sil­ver eyes.

 

(…) Assis ain­si, je sais que l’ombre du cot­tage tour­né vers l’est
va bien­tôt m'atteindre avec sa fraî­cheur
et me conduire dans le domaine des digi­tales, des cou­cous,
des sca­bieuses, des vesces,
et dans le royaume au toit bleu des alouettes
qui élec­trisent l'air et se dressent sur le vent – artistes
de leur repos musi­cal et furieux. Dehors,
tra­ver­sant l’antique dol­men
et entre ces grandes pierres dres­sées majes­tueuses
volent des tra­quets et des san­son­nets, des culs-blancs et des merles,
des linottes à la gorge rose, des bou­vreuils, des roi­te­lets, qui tra­versent
la cour funé­raire d'hommes grands en leur temps, oiseaux vivants
qui ne savent rien de l'espace que nous par­ta­geons
rien que ce que leur bec et leur ossa­ture aérienne leur disent,
et leurs yeux brillants, vif argent.

 

 

 

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