> Eva-Maria Berg, L’absence quotidienne

Eva-Maria Berg, L’absence quotidienne

Par | 2018-05-28T03:13:16+00:00 8 mars 2013|Catégories : Critiques|

C’était en 2002, et pour la pre­mière fois des poèmes  d’Eva-Maria Berg parais­saient en langue fran­çaise. Eva-Maria Berg est une poète alle­mande dont nous aimons for­te­ment la poé­sie, ici, et que nous avons déjà eu le bon­heur de publier dans nos pages. On lira ain­si dix poèmes en alle­mand et fran­çais ici :
https://www.recoursaupoeme.fr/po%C3%A8tes/eva-maria-berg
Pour ma part, je suis allé vers elle après ma lec­ture de poèmes parus dans l’excellente revue de Jacques Rancourt, La Traductière, poèmes dans le ton duquel, comme ici et comme dans toute la poé­sie de Berg, je retrouve un ton qui m’est cher (mais peut-être est-ce une sorte d’hallucination per­son­nelle), le ton phy­sique du Berlin contem­po­rain.
L’absence quo­ti­dienne est un recueil construit autour des col­lages de Molinéris, à moins que ce ne soit le contraire, et, dans cet ouvrage, poèmes et œuvres pic­tu­rales se marient comme rare­ment, les deux ne s’illustrant pas mutuel­le­ment mais dia­lo­guant plu­tôt. Une réus­site. Parfois les poèmes sont aus­si inté­grés dans les col­lages, ain­si :

l’un peint la guerre

en cou­leurs criardes
tombent les hommes
sur la toile celui qui les enterre
ne construit pas de cadre

Et les col­lages ont de même une tona­li­té ber­li­noise.
La poé­sie d’Eva-Maria Berg pose un regard inci­sif sur notre époque :

Mes enfants vont sur la lune. Ils savent que ce n’est
pas en rêve.
Le départ n’est pas dif­fi­cile. Seulement par
habi­tude nous nous fai­sons signe de la main,
comme avant, quand jour après jour ils s’en
allaient à l’école. (…)

 

Ou plus loin dans le même poème :

Avant, il y avait des devi­nettes pour faire pas­ser le
temps. Maintenant nous amas­sons l’inactivité
pour rem­plir les moments de soli­tude. (…)

Et encore :

Quand la télé­vi­sion
s’arrêta
les nou­velles avaient
dépas­sé les limites
du sup­por­table et
les gens dans la pièce
on
ne les voyait plus

Douze pages séparent les deux poèmes. Un monde. Celui de l’histoire proche de et des Allemagne (s), en fili­grane. Comment, en France, com­prendre ce que signi­fie être alle­mand main­te­nant ? Il y a eu le siècle pas­sé, les mondes meur­tris puis sépa­rés. Lointaine his­toire, vu de France, pré­gnante quand on est né alle­mand.
Mais la poé­sie de Berg n’est pas seule­ment inti­me­ment liée aux mondes où la poète est née, elle est aus­si, par incises, poli­tiques et for­te­ment anti­ca­pi­ta­liste. Une poé­sie cri­tique. Et dans les sou­bas­se­ments de ce poli­tique se tient une inquié­tude : celle de voir l’humain se dis­soudre volon­tai­re­ment dans l’image. Dix ans après la paru­tion de ce livre, force est de recon­naître que les poèmes de Berg par­laient de ce qui nous est main­te­nant tom­bé des­sus. Un quo­ti­dien où l’ennemi ne porte pas d’uniforme noir ou gris vert mais plu­tôt arbore un beau sou­rire et dit « vous repren­drez bien un big mac ? ».
Ce qui n’empêche pas Eva-Maria Berg de dire l’Espérance, celle qui est entre les mains de l’Enfant.

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