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Ewa Lipska

Par |2018-08-16T08:52:09+00:00 15 mars 2014|Catégories : Blog|

Ewa Lipska est née en 1945 à Cracovie.  Après des études à l’Académie des Beaux – Arts,  elle devient rédac­trice du domaine poé­sie pour les édi­tions Littéraires (Wydawnictwo Literackie) de Cracovie, l’un des plus grands édi­teurs de Pologne, elle col­la­bore à de nom­breuses revues de poé­sie.

A ce jour elle a publié une ving­taine de recueils de poé­sie, des nou­velles, des pièces de théâtre, dont les thèmes récur­rents sont l’enfance et la mort, l’errance de l’homme et l’absurde de la condi­tion humaine. Ces der­niers recueils (Moi/​Ja, 2003 ; Ailleurs/​Gdzie Indziej, 2004 ; L’Echarde/Drzazga, 2005 ; L’Orange de Newton/​Pomarańcza Newtona, 2006 ; Rumeur du temps/​Pogłos, 2010), tou­te­fois, évoquent éga­le­ment, de façon sin­gu­lière, avec une ten­dresse et un humour où perce l’inquiétude, les thèmes de l’amour, du bon­heur, la joie d’exister. La déri­sion n’a pas dis­pa­ru mais le ton laisse plus de place à une cer­taine forme de bien­veillance et d’amour de la vie concen­tré sur l’observation des chan­ge­ments de la socié­té, tels l’omniprésence de l’ordinateur, de la tech­no­lo­gie. La poé­sie d’Ewa Lipska, depuis ses débuts, s’ancre dans une vision d’inspiration catas­tro­phiste, se fait témoin de notre temps en optant pour l’ironie et l’humour face au tra­gique de l’existence. Les méta­phores oni­riques qui s’élaborent de poème en poème, de recueil en recueil, tissent des réseaux de sub­tiles rela­tions entre le rêve et la réa­li­té, entre le monde et la conscience que l’homme peut avoir de ce monde. L’Orange de Newton  nous donne à voir les images d’un monde frag­men­té, instable, pré­caire, inquié­tant tra­ver­sé de rémi­nis­cences du pas­sé, d’un temps peut-être plus « fiable » parce que nous étions plus jeunes, moins conscients. Ici, la conscience s’est affû­tée, confé­rant sa dimen­sion dra­ma­tique à la vision du monde de l’homme contem­po­rain.  Au tra­vers des images qui s’affichent comme des flashs devant nos yeux, se ren­contrent l’infiniment petit et l’infiniment grand, le cos­mos et notre minus­cule his­toire d’humain bal­lot­té par l’Histoire dont la roue ne tourne pas rond (« dans la roue de l’histoire/ l’essieu a cas­sé »…) , le super­fi­ciel et le pro­fond ; ain­si se fondent en asso­cia­tions le défi­lé de mode et la ges­ti­cu­la­tion poli­tique uni­ver­selle qui pro­cède à l’établissement des régimes, les rails de che­min de fer et les sillons du maquillage, Dieu et l’homme (« Dieu avoue/qu’il n’est qu’un homme), . Tout devient plus clair, plus net, nos rêves du pas­sé, rêves d’un ave­nir meilleur, de len­de­mains qui chantent, nos illu­sions. Le ques­tion­ne­ment exis­ten­tiel  s’enracine dans la mémoire indi­vi­duelle et his­to­rique, d’où les réfé­rences, sous formes de para­doxes et d’oxymores frap­pants, à nos pas­sions, qui ne durèrent pas ou qui s’égarèrent, et à l’Histoire tra­gique, mons­trueuse, revi­si­tée par la conscience pré­sente (« En ce temps-là/ l’analphabète lisait déjà Mein Kampf »). Le poète en appelle à la mémoire, à la luci­di­té, alors même que les visions entre­lacent les publi­ci­tés de la civi­li­sa­tion de super­mar­ché aux tableaux des grands maîtres, aux œuvres d’art. De Chirico et sa fabrique des rêves.  Foisonnement des images et des réfé­rences cultu­relles, Chaplin Shakespeare, Monroe, Le Caravage, Jean Sébastien Bach et d’autres  qui s’entremêlent aux visions du quo­ti­dien, le mar­ke­ting, les ordi­na­teurs, le monde de métal, la course fré­né­tique, le vacarme, la mul­ti­tude des voix, le sur­nombre, une his­toire d’amour, une voix au télé­phone, les draps d’un lit, un pay­sage, l’espoir encore…la vie per­due d’avance néan­moins. Ces poèmes relatent sous une forme cris­tal­li­sée « le roman de l’humanité ». Nous sommes et ne sommes pas, nous avons été et ne serons plus, nous ne sommes déjà plus. Fugacité de l’existence humaine, chaos des rêves, ques­tion­ne­ment inces­sant, recherche de la clé qui ouvre la porte de la conscience et d’un monde en équi­libre. L’orange de Newton oscille et garde un goût légè­re­ment amer.  Le recueil est construit sur la méta­phore filée de la gra­vi­ta­tion. La roue de l’histoire tourne, le temps est cir­cu­laire, les pla­nètes tournent, les guerres, les mas­sacres, et les joies quo­ti­diennes, les amours, les nais­sances et les morts se retrouvent aus­si dans un cycle, éter­nel recom­men­ce­ment auquel on cherche en vain un sens. La vision cos­mique du monde que nous offrent les der­niers recueils d’Ewa Lipska se foca­lisent sur ce centre de gra­vi­té qui fait cruel­le­ment défaut à une huma­ni­té qui semble pour­suivre son errance dans un monde décou­su. Les deux der­niers recueils d’où sont extraits les poèmes ici pré­sen­tés évoquent encore le temps sous la forme de rémi­nis­cences, d’échos, de voix qui nous par­viennent depuis les morts, nos chers dis­pa­rus, nos voi­sins proches ou loin­tains, mais aus­si depuis les écrans, les machines  avec les­quels l’homme moderne entre­tient des rap­ports intimes. Les poèmes en prose prennent la forme de lettres, genre lit­té­raire où s’exprime l’intime, la confi­dence autant que la réflexion per­son­nelle sur le monde, l’histoire, l’actualité,  adres­sées à une amie proche et loin­taine tout à la fois, Madame Schubert, sub­tile réfé­rence à l’Europe Centrale, espace his­to­ri­que­ment cen­tral pour l’Europe. Rumeur du temps/​Pogłos est un recueil poly­pho­nique qui pro­pose une vision désa­bu­sée du monde tra­ver­sée pour­tant d’émerveillements.

Ewa Lipska a été Premier Secrétaire de l’Ambassade de Pologne à Vienne, ain­si que Vice-direc­teur de l’Institut Polonais de Vienne. Elle effec­tue de nom­breux séjours à l’étranger, RFA, Grande-Bretagne, Hollande, Danemark, USA, Israël, où elle est invi­tée à des ren­contres et à des fes­ti­vals de poé­sie. Ses oeuvres sont depuis long­temps tra­duites dans de nom­breuses langues. En France, nombre de ses poèmes sont parus dans les revues Les Cahiers de l’Est (tra­duc­tion de Dominique Sila), Action poé­tique, et dans Passage d’encres, PO&SIE, Plein Chant, Liber, Lettre Internationale, Arsenal, Pleine Marge, Encres Vagabondes, Voix d’encre, Europe (2010), Littérales (2010) dans les tra­duc­tions d’Isabelle Macor-Filarska et Grzegorz Spławinski) ain­si qu’en recueils :

Deux poé­tesses polo­naises contemporaines/​Wisława Szymborska, Ewa Lipska, trad. Isabelle Macor-Filarska et Grzegorz Spławinski, Mundolsheim, L’Ancrier, 1996 ;

Vingt-quatre poètes polo­nais (choix de poèmes), trad. Georges Lisowski, Editions du Murmure, Neuilly-les –Dijon, 2004.

Panorama de la lit­té­ra­ture polo­naise, de Karl Dedecius, Editions Noir sur Blanc, Paris, juin 2000. Vol. 2, pp. 427-444, trad. Isabelle Macor-Filarska avec la par­ti­ci­pa­tion de Grzegorz Spławinski.

La Maison de la poé­sie Nord/Pas-de-Calais (l’Homme pour débutants/​Ludzie dla początku­ją­cych, choix de poèmes,  édi­tion bilingue, trad. Isabelle Macor-Filarska et Grzegorz Spławinski, 2004)

Moi, Ailleurs, l’Echarde, trad. Isabelle Macor-Filarska et Irena Gudaniec-Barbier, Editions Grèges, Montpellier, juin 2008.

L’Orange de Newton, trad. Isabelle Macor-Filarska avec la col­la­bo­ra­tion d’Irena Gudaniec-Barbier, édi­tions de l’Arbre à paroles, bilingue, mai­son de la poé­sie d’Amay, jan­vier 2013.

– A paraître : Chère Madame Schubert/​Droga Pani Schubert et Rumeur du temps/​Pogłos

 

 

 

 

 

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