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Expérience Blockhaus

Par |2018-12-09T20:35:34+00:00 7 septembre 2012|Catégories : Critiques|

Les Gueules noires [1] de la poé­sie ou le Verbe à contre-jour…..

                     (Eloge cri­tique des assaillants de l’ombre)

 « Au milieu des cha­pelles lit­té­raires entre­tuées se dresse un block­haus. Et c’est un rude exemple que voi­là. A la fois tom­beau du galé­rien, béton noir d’avant-poste déca­pi­té de sa butte, bun­ker spec­tral d’une fac­tion debout dans le mor­tier éven­tré de sa place à tenir ; der­nier asile d’éclat ten­du aux regards cuits, ce block­haus-là a la gueule à feu d’une meur­trière invin­cible »  [2]

     Ecrivains bouillon­nants de rage et de fièvre, les poètes de Blockhaus sont à eux cinq une gamme de lyrismes sin­gu­liers, une par­ti­tion de voix sou­li­gnant la force d’un enga­ge­ment sub­jec­tif, ils ne s’appesantissent pas sur ce qui est de l’ordre de l’intime ou du ques­tion­ne­ment, seule leur langue « col­lec­tive » sti­mule des sen­si­bi­li­tés vol­ca­niques, leurs poèmes ne s’articulant qu’en impul­sions, impé­tuo­si­tés, rafales et coups de bou­toir. Cette écri­ture à plu­sieurs mains est dési­reuse de tout dire, écu­mant en son mou­ve­ment la convic­tion de ne connaitre aucune dou­ceur à naitre ici-bas. En revanche, ni lar­moie­ment, ni jeu de miroirs, ni jéré­miade ne viennent affa­dir la noir­ceur col­lec­tive à l’œuvre, bien au contraire, dans Expérience Blockhaus, le lec­teur des­cend dans l’Enténébré, au cœur d’une poé­sie qui mâche, broie, régur­gite sa sub­stance sans jamais par­ve­nir à s’en satis­faire ; dès lors sous la plume vorace, insa­tiable, hor­ri­fique de la Bête à cinq doigts [3], les mots ne se  recro­que­villent pas sur eux-mêmes mais s’amplifient en ins­cri­vant le Néant au centre de tout, ten­dant ain­si vers la seule lumière pos­sible, celle du deuil. Cependant il n’est pas d’élégie bla­farde, pas de chant mala­dif, pas de tris­tesse nar­cis­sique dans cet ouvrage, la puis­sance seule d’une dou­leur cen­drée de désastres et de biles donne rai­son à ce recueil de flo­rai­sons noires, à cette bouche d’ombre ou à ce cri pro­fane qui étreint l’Obscur avec une effroyable acui­té, empoi­gnant en d’incandescentes humeurs noires les fai­blesses du monde : Dans le noir l’homme devient la vigi­lance même, un centre de per­cep­tion tous azi­muts, et son cœur devient le cœur du silence. Il sait alors que lui aus­si marche dans la nuit et qu’il est cette nuit sou­ve­raine arpen­tant son royaume.  [4]

     Dès l’abord, l’univers fami­lier de la Nuit, ce tutoie­ment peu­plé d’ombres, se nimbe de colère, entre engueu­lades et empoi­gnades ; en effet, les poètes de Blockhaus ne dési­rent que la lumière cré­pus­cu­laire d’un chant âpre, lucide, tumul­tueux, un chant, dont la pesée du mot, la liber­té altière de l’expression, donne tout son tran­chant aux lieux visi­tés et nau­fra­gés. On assiste alors à un défer­le­ment, une vague de terre qui englou­tit toute réfé­rence, nos­tal­gie et confor­misme tant ces poètes de l’Extrême ouvrent des espaces de gran­deur, de cla­meur à la fureur poé­tique sou­vent tri­viale car légi­time, regar­dant en toute conscience leur propre sang cou­ler, réin­jec­tant dans leurs phrases vibrantes, vei­neuses, véné­neuses quelques vins bru­lants pour sur­vivre  :  Putain d’enflure de soi-disant Vie, giclée auto-nom­mée (…) longue, ta langue aux lèche­ries de nerfs [5]. C’est pour­quoi, leurs voix ne cessent d’être en lutte contre une réa­li­té insi­gni­fiante, contre la matière et contre tout ensom­meille­ment, leur langue s’écrie ain­si par pous­sées ou par chutes, en lignes bri­sées, en sac­cades, en des rythmes ver­ti­gi­neux, pré­sen­tant l’endroit du monde comme en rai­son inverse de son désir. Il est vrai que leur pro­pos consiste à rendre visible creux et  bosses de nos exis­tences, puis comme à bout de nerfs, ouvrir la béance ou la vacui­té de notre condi­tion, rendre compte de ce réel au cœur duquel l’humanité suf­foque dans les tra­que­nards de l’aube : Echos TELESCOPES dans la ville électrisée/​ pas se rava­lant ava­lant d’autres pas/​/​(…) bal­bu­tie­ments lan­gages fous/​onomatopées répercutées/​sur des bouches bâillonnées/​dans l’ombre inalphabète/​ GRISAILLE HURLANTE.  [6]  En retrou­vant aus­si, par hasard, les élé­ments de la vie au tra­vers de la gri­saille des villes, Blockhaus ravive, séance tenante, des images sai­sis­santes, ful­gu­rantes et vio­lentes sur un vide effroyable, celles-ci ne sont en rien la tra­duc­tion d’un trouble, elles sont ce trouble qui s’impose comme l’expression la plus forte, la plus directe d’une socié­té  pour­rie jusqu’à la moelle. Ainsi, pour ces pros­crits volon­taires, l’excès devient une dimen­sion ver­ti­cale de l’écriture et de la pen­sée, si on ne crie pas les mots de l’effroi, on reste pri­son­nier des choses sans pou­voir s’en déga­ger, seule cette parole poé­tique, révol­tée, ines­pé­rée se déprend de l’illusion d’une appar­te­nance à ce relent apo­ca­lyp­tique inca­pable d’un quel­conque réveil : Mais la terre est loin, la terre veut la mort du cer­veau. Ou lui intime un som­meil pro­fond, loque­teux…(…) De la pour­ri­ture à l’excavation la devise est : va, et saille tous les trous  [7] ou lit-on encore «  je ne veux pas dor­mir », puis le rêve éveillé /​ le désert du monde, mon cœur pas à moi qui libère /​ il n’y a pas de folie comme rem­part /​ l’errance est totale sous le grin­ce­ment du jour. [8] Chaque mot ne com­mence, de ce fait,  que sur le bord qui l’efface afin que l’air vicié lâche prise et que l’Obscurité reprenne ses droits. Les bris d’ombre poé­tiques vacillent dans une mémoire uni­ver­selle qui pour­rait bien être l’autre nom de la souf­france, d’ailleurs, pour res­pi­rer,  en quête d’Oxygène , il faut accep­ter de quit­ter le mode arti­fi­ciel des humains, il faut deve­nir ces hommes-miné­raux, aban­don­nés à des­sein dans un pay­sage lourd et bas, il faut faire bloc afin d’entendre des nou­velles du ventre de la terre aus­si pro­fond que l’immensité de la mort et don­ner l’impression de n’avoir jamais com­men­cé d’être par­mi nous :  ce ver­tige d’un corps lan­cé dans la saou­le­rie des /​ matières et qui s’écroule dans l’abîme de son /​ ori­gine… [9].

      « Il est (donc)mal­ai­sé, mais ô com­bien revi­go­rant (…) de s’approcher de ce cra­tère sans nom  et de décou­vrir une poé­sie dont l’essentiel est de sai­gner les inven­tions sup­pli­ciées de l’abime.(…).Jamais un groupe d’individus aus­si dis­per­sés dans l’espace et ne com­mu­ni­quant que par quelques lettres échan­gées (…) n’aura ten­té avec une force de per­cus­sion équi­va­lente, de faire face col­lec­ti­ve­ment à ce qui ne peut être per­çu que comme l’air du temps » [10], ce contre-temps clan­des­tin, dont parle avec brio Christian Dufourquet, émerge inlas­sa­ble­ment au milieu des mots révul­sés, là où s’impose une Peau d’ombre comme une véri­table expé­rience de dépos­ses­sion d’un corps, lequel prend éga­le­ment racine dans la chair bafouée, enra­gée, nau­fra­gée, une chair infer­nale, éro­tique de la mort, une chair d’ossements et de reliques, des chairs, in fine, plus somp­tueu­se­ment déses­pé­rées les unes que les autres. Tout le livre est de la sorte une sublime syn­cope à laquelle on reste har­pon­né parce que les poètes de l’Expérience  élar­gissent leur déver­soir jusqu’à la nau­sée, que notre œil reste accro­ché à ce trou noir et à cet uni­vers démiur­gique d’ironies abi­mées :  c’est l’éternel gar­gouillis /​Au fond de la gorge un bruit de faux-  [11] ;  parce qu’ils forcent le jeu, parce qu’il savent ce qu’il font, que le par­don n’est pas sou­hai­té, qu’il est, de sur­croit, pos­sible de regar­der leur corps par­tir en mor­ceaux sans le moindre épan­che­ment, et même jusqu’au point d’étranglement, on reste par­ta­gé entre rire jaune et effroi face à cette langue toute de cris et d’exigences qui n’a de cesse de mar­te­ler la dis­tance néces­saire. Alors même que la vision appa­rait comme outran­cière, dans ces corps « sur-expo­sés », Blockhaus par­vient à nous  fait voir, au tra­vers de ces tis­sus dés­in­car­nés, le Terrible qui est  le seul com­men­ce­ment du vrai : VIDES les régions du cœur /​ dans la pâleur imma­cu­lée /​(…) /​une sorte de tour­nis /​ Le cumul des ver­tiges /​ sur des faces en haleine/​ où le souffle bat.[12] On étouffe désor­mais avec eux dans les bornes de sa chair, on se retrouve à l’étroit dans notre être, enter­ré vivant dans un monde gla­cé de conven­tions et d’absurdités. Quand Dieu parait s’absenter, qu’une socié­té informe, ser­vile vous demande de faire silence, il convient en un geste tel­lu­rique de se rac­cro­cher à quelque chose, même au cœur du Rien, sans doute à cet amas de chair et d’os qui consti­tue l’homme mal­gré lui. Les humeurs de ce corps, ces secré­tions variées, ce trop-plein de lai­deur ne demandent plus qu’à s’évacuer, la parole devient en ce sens bruit orga­nique, spasme et racle­ment qui abou­tissent au cri ultime de la Poésie :  IL Y A UNE MORT DANS LA MORT : COMME IL Y A DES YEUX QUI S’HABITUENT /​ A LA NUIT… [13] .

    Par, avec et en ce corps pesant et inexis­tant à la fois, les cinq poètes se pro­jettent au centre de leurs pré­oc­cu­pa­tions qui ren­voient à la néga­tion appa­rente d’une huma­ni­té, l’univers des images, des col­lages de Françoise Duvivier s’inscrit donc comme un corps « preuve-épreuve », res­ti­tuant les gestes venus se tordre en gri­ma­çant sur l’écran du poème. Cependant, les pro­li­fé­ra­tions vis­cé­rales et « ogresques » des chairs déser­tées, des corps sup­pli­ciés finissent, mal­gré la puan­teur des caveaux où sont déjà ali­tés les sque­lettes de cette terre, par nous faire sen­tir l’odeur d’une pos­sible chair fraiche : Carne que je déchire /​ Chair noire et bleue /​ bois mort du men­tal.  /​La Merveilleuse, celle qui tran­cha l’ombilic avec ses talons : /​ cher­cher un visage dans les rues insoup­çon­nées. /​ Voile polaire /​ dont la lumi­no­si­té irra­die les Etres.[14]  C’est éga­le­ment dans ces mêmes chairs que sont gra­vées humi­lia­tions et déses­pé­rances : en com­pres­sant les corps, on voit jaillir les méfaits de la socié­té et l’image omni­pré­sente de notre mort. Ces his­toires de corps, fussent-elles macabres, appa­raissent à la fois, dis­crè­te­ment, comme des signes de vie, un mys­tère incar­né, déchar­né et, essen­tiel­le­ment, comme une obses­sion à dire com­bien l’homme est dépas­sé par son exis­tence, ce qui entraine angoisse, ennui, délire et folie. [15]  Voilà pour­quoi le corps n’en finit pas de mal fonc­tion­ner, il est enra­ci­ne­ment dans la contin­gence, englue­ment dans la matière qui a  tou­jours le der­nier mot et ruine les aspi­ra­tions de l’esprit.

      En somme, l’Humain erre dans un uni­vers effrayant tra­ver­sé de forces brutes, il y a du tra­gique à ne pas être «  un /​son » corps, mais des traits autour d’un trou noir concen­trique de dou­leur, un tra­gique où cha­cun se retrouve muré dans un rôle sans auteur, et dont la seule expres­sion reste celle de pul­sions, puis des colères.    Dénonçant « le serf-arbitre » de l’homme, Blockhaus rejoint le visage d’une folie annon­cée de la mort, au moins celui de la folie fou­droyante de l’effondrement du monde. Et même si l’on per­çoit un accord mini­mal, « tant que je résiste je vis », même si la révolte se sou­tient tout au long de poèmes, même si on peut entendre un écho superbe à la haine, une faible espé­rance dans ce corps qui plie, qui ne cherche ni le bon­heur ni ne le fuit, les poètes-rebelles attendent l’ouragan comme si la paix  était en lui [16]. Alors ils écrivent, achar­nés et véhé­ments, pour faire face au Néant, en appellent ensuite à la mort, creusent, fouillent, remontent tou­jours à la sur­face ce qui vit sous l’angoisse des choses, sous le flot des appa­rences, sous l’ingratitude du réel, un réel qu’ils dénudent et pul­vé­risent, de manière hal­lu­ci­na­toire : Creux, crou, souffle, attise la guerre, la hache, l’épieu ! S’il n’y a pas d’outil, avec les dents, les becs, les nerfs, les serres empoi­son­nées ! Finira bien la guerre par céder, sous le bou­toir des enfou­traces, des morts-vivants qui se tré­passent et des sque­lettes multifaces.[17]  D’où un cli­mat men­tal de vio­lence, un livre qui relève autant de la dis­so­nance que de la déchi­rure, une poé­sie guer­rière sillon­née d’entailles et d’entrailles, une œuvre dont le chant fra­ter­nel pos­sède la beau­té lumi­neuse et tra­gique  des com­bats per­dus d’avance.

 


[1] Noms des cinq poètes d’Expérience Blockhaus : Bader, Espil, Galdo, Guibert, Manyach.

[2] Extrait « Le Dernier Blockhaus », Nicolas Rozier, pré­face à Expérience Blockhaus, L’arachnoïde, p 5.

Avant-pro­pos admi­rable à l’ouvrage Expérience Blockhaus qui méri­te­rait d’être cité in exten­so tant ce texte, pro­fond et vrai, rend un vibrant hom­mage à la démarche « col­lec­tive » de ces cinq poètes, et ce, à tra­vers une écri­ture d’une péné­trante har­mo­nie. Merci Nicolas de m’avoir ain­si ouvert la voie avec une telle acui­té….

[3] Référence au film de Robert Florey, 1946….ou l’histoire fan­tas­tique d’une main artis­tique autonome…et assas­sine !

[4] Francis Guibert,  p58, Expérience Blockhaus,  L’arachnoïde, 2011

[5] Jean-Pierre Espil,  in « Chiens cra­més d’éternel », p 67, ID.

[6] Lucien-Huno Bader,  pp72/​73,  in « déme­sure », ID.

[7] J-P Espil, pp 78/​79, in « L’enterrement du cer­veau », ID.

[8] F. Guibert, p 26, in « Fins de cycles », ID.

[9] José Galdo, p23, in « Le néant et l’anéantissement », ID

[10] Christian Dufourquet, extraits d’une cri­tique sur Expérience Blockhaus, La Quinzaine Littéraire, mars 2012.

[11] L-H Bader, p32, in « Identité », Expérience Blockhaus, ID.

[12] L-H Bader, p55, in « Autodidacte », ID.

[13] Didier Manyach, p 75, in « Premières empreintes du chaos », ID.

[14] D Manyach, p55, ID.

[15] On songe bien enten­du ici-même à Antonin Artaud et nous pré­fé­rons céder, ici, la parole à Nicolas Rozier  (Cf. L’Ecrouloir) : « …et der­rière l’intérieur de l’ombre des spectres, c’est-à-dire au-devant sys­té­ma­tique de tout, Artaud par­tout comme le nom impro­non­çable du deuil de la vie, par­tout non seule­ment comme un être qui exige un effort de chef-d’œuvre pour être sim­ple­ment évo­qué, mais comme l’arène de tra­vail où la cri­blure et la cal­ci­na­tion sont dévo­rées », Avant-Texte, p 12, ID.

Reprenons éga­le­ment  la lec­ture du poème sai­sis­sant de José Galdo, « La Calvairisation des corps », pp 81/​82, ID.

[16] Ce que J-P Espil nomme « La grâce de La Foudre », p40, ID.

[17] J-P Espil, p 78, in « L’ enter­re­ment du cer­veau », ID.

 

 

 

 

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