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Faoug de Gaïa Grandin

Par | 2018-05-21T03:27:01+00:00 3 mars 2014|Catégories : Blog|

Un recueil ? Un poème, un long poème en 43 éclats de 4 à 5 vers libres, rare­ment plus. Trois étapes : L'ESTUAIRE, L'ISLE, L'ESTRAN.

L'eau, le ciel, la caresse du vent, un arbre qui balance.

Ça bouge et ça ne bouge pas. Dans l'ensemble, une étrange impres­sion de labi­li­té. Presque les mêmes mots entre le début et la fin du recueil. Des mots simples, mais qui ont l'air dés­in­car­nés, sans épais­seur. Comme un décor que d'invisibles mains font mou­voir sous nos yeux :

            à chaque réveil remettre l'eau
            les vagues l'air et tout en haut
            un ciel dif­fé­rent d'hier
            et tou­jours la rive
            à la même dis­tance

Un lieu qui existe pour­tant. Faoug : com­mune vau­doise de la région des trois lacs, le plus grand étant celui de Neuchâtel. Mais l'impression qui domine est celle d'un décor, de tableaux. Un mar­cheur obser­ve­rait ces tableaux, fixant leur conte­nu en d'insaisissables quin­tils… des phrases qui veulent dire, et éloignent, éloignent tou­jours. L'eau en est le pre­mier motif, tout au long réité­ré. Le poème fouille sa trans­pa­rence, y trouve ce que la science des choses sait : une larme d'eau salée /​ à peine expo­sée à la lumière /…le sel res­tant sur le doigt /​ épui­sante extrac­tion des miné­raux.

Poésie blanche, sans mythe ni lyrisme, un brin déta­chée. Pas d'apparence de scan­sion, ni ponc­tua­tion ni majus­cule d'aucune sorte. La langue est aus­si trans­pa­rente que le motif. Pour expri­mer quoi ? Ce qu'un vers lyrique aurait étouf­fé sous son éclat ryth­mé : l'approche des mou­ve­ments les plus ténus de la vie, la dila­ta­tion du corps, la ritour­nelle du soli­taire, le silence d'un oiseau… Comme en d'autres temps, au bord d'un autre lac bien loin de la Suisse, un poète errant enten­dit, non le plouf de la gre­nouille quand elle sau­tait, mais la rup­ture cos­mique au tré­fonds de l'âme que ce bruit avait cau­sé… L'esprit du hai­ku pré­side à l'écriture de Gaia Grandin, ce n'est pas par hasard qu'elle a pla­cé ce pre­mier recueil sous l'invocation de Kenneth White.

En outre, cette poé­sie fait fi de tout point de vue. L'énonciateur est sus­pen­du (aux deux sens du mot). Les verbes à l'infinitif disent des actions consi­dé­rées du point de vue sans affect et sans racine d'un dieu rigou­reu­se­ment neutre. Il faut attendre la fin du pre­mier tiers pour lire ceci :

            une pluie abrupte m'éveille

Juste avant le tar­dif fra­cas du mot réel (p.29). Et encore, on peut se deman­der quel est ce « je » que le dérou­le­ment du poème a déran­gé dans sa tor­peur… un si dis­cret égo pré­fé­rant res­ter amuï.

Autour de cette sil­houette, pour le lec­teur res­té per­du dans l'irrésolution, se cris­tal­lise sou­dain une foule de détails inquiets qui ont ponc­tué cette pseu­do-zéni­té :

            … ce tableau inache­vé
            où une rame sort du cadre
            pour cher­cher de l'aide

 

C'est que, d'un poème à l'autre, s'est opé­rée une lente, très lente gra­da­tion, une com­bus­tion sans ardeur. Bref, de ce presque rien : un lever de nuit dif­fus, est né quelque chose. Une île (certes mise à dis­tance par l'orthographe archaïque isle, à moins qu'il ne s'agisse d'un topo­nyme), une épave, des bêtes… par degrés très lents, presque imper­cep­tibles, comme ces organes qui appa­raissent dans l'épaisseur dia­phane des œufs de pois­sons. Cela avait com­men­cé par de dou­lou­reuses ques­tions : le pont…n'existe-t-il qu'au pas­sé simple, comme si ce décor avait vou­lu nous enfer­mer dans la mémoire.

Maintenant, ça remue.

Dans cette seconde par­tie passent des vivants qui sifflent le bétail, des visages, des murets de pierres saillantes, de l'eau trouble. Pas trop vite, ces per­son­nages et ces bêtes sont vus en train de s'éloigner, échap­pant encore, comme un sable trop fin, aux lâches mains du lan­gage :

            et l'écho
            sur l'autre rive résonne
            à même l'écueil (quelque chose de plus musi­cal aus­si)

jusqu'à ce que, à l'expiration de ce second mou­ve­ment, quelque chose fait face :

            (…) je ne vois que ses yeux
            puis la pénombre puis
            elle se tient debout et danse

Un élan vers le monde. Nous sommes pas­sés par la peur, la suf­fo­ca­tion, se débattre entre deux eaux…

Nous voi­ci sur l'estran, troi­sième mou­ve­ment dont le titre évoque Kenneth White. Mais au lieu de la déso­rien­ta­tion, l'ouverture à l'in-fini et le silence qu'y cherche le poète écos­sais, cette limite variable entre l'eau et la terre est pour Gaia Grandin l'occasion d'une ren­contre, une lutte pri­mor­diale :

            lais­ser l'eau enva­hir l'enveloppe de peau

le mou­ve­ment, la vio­lence :

            (…) les sutures trop ser­rées n'ont rien pour se rete­nir

Cela me fait pen­ser à un début de civi­li­sa­tion, la pro­messe d'une langue à réin­ven­ter, des repères à tra­cer dans le réel :

            à l'intérieur d'un qua­drillage
            retrou­ver les hori­zon­tales et les ver­ti­cales

Non pas un retour au mythe mais un enchan­te­ment pre­mier !

Le réel sur­git, toni­truant, dans le der­nier poème :

            le vagis­se­ment des bateaux
            prêts à prendre le large

Au terme de tant de reflets ténus à la réa­li­té dou­teuse, de cla­po­tis qui ten­taient de muse­ler la rai­son et la voix, « vagis­se­ment » et « prendre » sonnent. La voix brute du poète. L'appétit, la san­té.

Ainsi, cette écri­ture sans volutes ni fra­cas fait elle vivre au lec­teur une sin­gu­lière expé­rience de renais­sance aux mots et aux choses.

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