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Fertilité de l’abîme

Par |2018-10-19T00:25:46+00:00 26 février 2017|Catégories : Blog|

 

 

 

Poèmes d’amour et de mort à déchi­rer avant la guerre

 

 

 

1

 

 

La mort de Marina T.

 

 

Petite fille si fra­gile et si forte
Ne tends pas la main
Tu n’es pas prête encore
La mort ne s’attrape pas
Comme un ani­mal en fuite

Petite sœur si forte et si fra­gile
Retiens ta main
Écoute-moi encore
La corde est trop rugueuse pour ton cou
Tu ne réus­si­ras pas à la ser­rer

Petite fée des neiges russes
Écoute ma prière
Ne me repousse pas
Ils sont morts oui
Mais ton cœur pal­pite encore

Petit cadavre déjà rigide
Mes bras ne sau­raient t’abriter plus long­temps
Tes yeux si grands me dévi­sagent encore
Marina
Par-delà les siècles et les siècles
Je suis russe par ta poé­sie
Les bras repliés sur ton coeur

 

 

2

 

 

Sur le mur nu
Crevassé de dou­leur
La pho­to s’étire
Elle a beau­coup vieilli
Tu vou­drais tendre la main
Pour t’en empa­rer et la déchi­rer
Mais ta main tremble.

Les yeux sont écar­quillés
Et le grand front désert
Le sou­rire s’est dété­rio­ré
Comme une ride au milieu du temps
Le plâtre ruis­selle de  regrets
Ta main tremble encore
Ta bouche s’ouvre
Et se ferme.

Au-delà de la pho­to
Ils avancent dans la nuit
Cherchent d’autres mains aux­quelles s’agripper
Et toi
Tu ima­gines le hur­le­ment
De cette femme habillée de noir
Qui a per­du son amour empor­té par l’Histoire
Elle cherche d’autres mains aux­quelles s’agripper
Mais on la repousse de tout côté
Et toi
Toi
Tu écris fébri­le­ment
Une lettre qu’elle ne lira jamais

 

 

 

3

 

 

Marina
Tes yeux sont si grands
Et ta dou­leur infi­nie
Nous nous sommes déjà ren­con­trés
Dans un de tes livres
Je te sou­riais
Un ciel de sang reflé­tait la terre
Marina
Tu étais pen­chée sur moi
Qui n’osais lever les yeux
Nous étions côte à côte
Tu t’échappais déjà
J’aurais vou­lu m’en aller
Loin de tout
Avec toi

N’aie pas peur Marina
Je te par­le­rai de Paris
Qui t’attend encore
Ne pleure pas je t’en prie
Tu n’es pas morte Marina
Dis-moi que tu n’es pas morte
Tu t’effaces déjà dans le loin­tain
Ne pro­teste pas
La Russie sera belle Marina
Essaie d’y croire

Tu es par­tie
Attends-moi
Attends-moi
J’ai froid
Ne me laisse pas
Tu marches trop vite
Beaucoup trop vite pour moi

 

 

4

 

 

Ils se sont don­né ren­dez-vous
Pour te mettre à mort
Sans savoir
Que le tra­vail était fait depuis long­temps
Tu t’en sou­viens bien
C’était en 1942
Il a suf­fi d’ouvrir le secré­taire en aca­jou
Pour com­prendre
Sous l’abattant repo­sait
La condam­na­tion en lettres rouges
Der Tod
Le sang coule tou­jours de tes doigts
Dans une langue étran­gère
Der Tod

Ils se sont don­né ren­dez-vous
En hur­lant son nom
Qui résonne dans la nuit épaisse
Quel est donc cet homme dontT
Tu te réclames
Petit gar­çon ?
Que faire de sa condam­na­tion à mort
Qui ruis­selle le long de tes doigts ?
Der Tod
Tu n’as pas su conso­ler
la jeune femme brune aux yeux bleus
Qui s’est déchi­ré le coeur
Aux fils de fer bar­be­lés de sa dou­leur
Dans la nuit qui s’en va
Der Tod
Der Tod

 

 

5

 

 

Je te rejoin­drai
Tôt ou tard
Par un jour de grand vent
Je ne me sou­vien­drai plus de ton nom
Svetlana
Irina
Ou Milena
Tes che­veux repo­se­ront sur tes épaules
Tu les atta­che­ras avec les nœuds rouges
Que j’aimais tant
Nous mar­che­rons dans Moscou déserte
Il nei­ge­ra sur nos deux sil­houettes
Nous ne trou­ve­rons plus de mots
Pour nous par­ler
Il fera nuit
Une nuit sombre comme le mal­heur
Le vent souf­fle­ra encore plus fort
Sans par­ve­nir à décoif­fer notre amour
Je me sen­ti­rai de trop sur terre
En rêvant de Saint-Pétersbourg
Tu essaie­ras sans doute
De me rete­nir
Avant que je grave un der­nier poème
Dans mon cœur
Avec un cou­teau ébré­ché

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