> Fil de lecture : autour de Jean-François DUBOIS, Christian BULTING, François BORDES, Hervé DELABARRE

Fil de lecture : autour de Jean-François DUBOIS, Christian BULTING, François BORDES, Hervé DELABARRE

Par | 2018-05-27T02:56:31+00:00 30 septembre 2017|Catégories : Critiques|

 

 

 

 

Jean-Francois DUBOIS : "Une frêle cha­loupe".

 

Il ne sert à rien de bar­gui­gner : j'aime depuis long­temps ce qu'écrit Jean-François Dubois, sans doute depuis "Le cœur de faïence" (1986) qui m'avait défi­ni­ti­ve­ment convain­cu, à moins qu'il ne s'agisse de poèmes iso­lés, lus ici ou là, dans une revue ou dans une antho­lo­gie… La mémoire est oublieuse ! Aussi est-ce avec plai­sir et inté­rêt que j'ai ouvert "Une frêle cha­loupe".

D'emblée, le lec­teur est pris dans une écri­ture savante qui évoque Borges, Claudel, Ponge… Je ne suis pas fami­lier de ceux-ci, sauf peut-être de Ponge, mais certes pas de Claudel : trop de pré­ven­tions à son égard à cause de Rimbaud ! Mais sans doute ai-je tort : Aragon n'a-t-il pas pas fini par appré­cier Claudel ? Il me fau­dra lire enfin "Connaissance de l'Est"… C'est la réa­li­té qui est mise en doute, à la lumière de la lec­ture : où se trouve le réel : dans ce qui est vu ou dans ce qui est lu ? "Les cou­leurs avaient pâli dans dans une nuance ver­dâtre enva­his­sante, comme si les pelouses ou les berges boi­sées avaient impo­sé leur domi­nante, qu'un même débor­de­ment sour­nois avait ron­gé lignes et contours" (p 12). Le temps passe et change les choses ; pas seule­ment la lit­té­ra­ture mais aus­si la pho­to­gra­phie et la pein­ture. Jean-François Dubois prend son temps pour décrire (l'arrivée du car-fer­ry Le Warden, dans un port non situé) si bien qu'on hésite devant le genre lit­té­raire auquel appar­tient le texte : brève nou­velle ou long poème en prose… La des­crip­tion n'est pas avare de termes tech­niques mais la façon de l'auteur de s'adresser au lec­teur et l'arrivée du navire à recu­lons laissent pla­ner un cer­tain mys­tère : la réa­li­té s'efface ! Comme elle laisse la place à une sculp­ture dans l'inhumation d'Yves Cosson…  Jean-François Dubois n'arrête pas de voir le réel au tra­vers des pro­duc­tions artis­tiques. Ailleurs, c'est un coup de soleil (un effet de l'art natu­rel) qui rend sou­riant un cime­tière où la vie per­siste ! Il y a plus de réa­lisme dans les proses de Jean-François Dubois qui mêle pré­sent et pas­sé, évo­ca­tions d'anonymes et de célé­bri­tés (rela­tives, quand il s'agit d'écrivains !). Enfin, le der­nier texte de ce recueil est un clin d'œil à la vraie vie (comme si tous les autres ne l'étaient pas !) : Jean-François Dubois trace son arbre généa­lo­gique qui remonte à novembre 1727 (p 43). Non sans humour puisque ce texte se ter­mine par ces mots : "Deux autres géné­ra­tions se suc­cé­dèrent, en 1865 puis 1900, et ce fut mon tour un peu plus tard en 1950, et vers trente ans, de faire souche moi-même, et ain­si à suivre" (p 51)…

 

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Christian BULTING : "Nico Icône des six­ties".

 

Soient quelques élé­ments dis­pa­rates : Christian Bulting est un poète, par ailleurs pro­fes­seur de phi­lo­so­phie dans un lycée agri­cole au temps béni d'une acti­vi­té pro­fes­sion­nelle ; Nico n'est pas seule­ment une icône du Velvet Underground, elle en fut la chan­teuse lors du pre­mier album en 1967 ce qui ne l'empêcha point d'enregistrer six albums en solo et de publier un recueil de poèmes, Chemin d'une vie ; une époque, celle des six­ties à laquelle tout était per­mis (ou presque), contrai­re­ment à aujourd'hui où tout est inter­dit (ou presque, sauf en poli­tique !).  Secouez le tout et ça donne "Nico Icône des six­ties", un  recueil de poèmes de Christian Bulting…

D'emblée, (et ça conti­nue), Christian Bulting se sert de cette icône (qui n'est qu'un pré­texte) pour dire qu'il aime les femmes (la femme ?) et c'est sans doute un reflet de l'époque, de la libé­ra­tion sexuelle… Mais tout aus­si d'emblée, il accueille dans ses poèmes des êtres de chair et de sang emblé­ma­tiques du moment : comme Marianne Faithfull ou Philippe Gicquel ; mais qu'on ne compte pas sur moi pour reco­pier la qua­trième de cou­ver­ture ! À noter que Christian Bulting dépasse lar­ge­ment le conte­nu du titre puisqu'il note à pro­pos de Gicquel qu'il est un homme bleu (ce poète ayant publié "Homme bleu, ici même" aux Éditions  Gros Textes en 2008) ou que Ben Laden fut assas­si­né en 2011 (in Rue Faraday-Landévennec). La qua­trième de cou­ver­ture l'affirme : "Le livre est ponc­tué de longs poé­mondes écrits sur le vif à Shangaï…" C'est juste et Christian Bulting s'interroge, tout comme le lec­teur, après une digres­sion sur l'armée de terre cuite de Xian : "La Longue Marche des hommes d'ici de ce pays /​ Pour que cha­cun ait même poids de droits". L'avenir pousse le pas­sé, mais à quel prix ? Au prix de l'oubli de la Longue Marche ? Il faut s'attendre à un retour du refou­lé… Tout se mélange, se suc­cède sans tran­si­tion : un amour qui finit mal, Riga, le sou­ve­nir d'un réci­tal de Colette Magny ; tout est vu au  tra­vers du prisme de Nico, l'icône des six­ties… "La Havane", long poé­monde à sa façon où se mêlent sou­ve­nirs d'enfance, de lec­ture, des grands-parents, d'une rue de la Havane avant d'aller à Cuba où le Che rêvait d'une vie meilleure pour son peuple d'adoption avant de trou­ver la mort au fond d'une forêt boli­vienne… Une icône, lui aus­si !  Etc, je ne vais pas tout résu­mer ! Il faut lire "Nico Icône des six­ties" pour savoir ce qu'est la vie. Car le sait-on jamais ? C'est le temps des confi­dences, de l'intimité (avec La Baule-Membach-La Baule) qui se brouille har­mo­nieu­se­ment aux sou­ve­nirs de Guillaume Apollinaire à Stavelot. Le temps passe et Bulting se retrouve grand-père (p 86) mais le désir demeure. Voyage à tra­vers la durée (ah, les solex, les chan­sons…).

"Nico Icône des six­ties" est le roman d'une vie qui se donne à lire. J'aime que Gilles Pajot tra­verse ces pages, j'aime le pénul­tième poème (émou­vant) consa­cré à Marlène Diétrich. J'aime tout !

 

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François BORDES : "Cosa".

 

Cette pla­quette de François Bordes est publiée sous un élé­gant for­mat à l'italienne (22 x 14 cm envi­ron). Elle est accom­pa­gnée d'une pré­face d'Emmanuelle Guattari et de lavis ( ? ) d'Ann Loubert.  Sans doute est-il vain de vou­loir situer géo­gra­phi­que­ment ce long poème en 14 chants. Tout au plus, peut-on rele­ver quelques indices : cathé­drale, vol­can, Cluny… Et les réfé­rences à la musique : La Passion de Saint Mathieu (un ora­to­rio de Jean-Sébastien Bach), La Jeune fille et la mort  (un qua­tuor de Schubert), Let me freeze again the death (une cita­tion qui fait réfé­rence à un semi-opé­ra : musique de Henry Purcell et paroles de John Dryden)… Chant d'amour et de mort, Cosa est l'histoire d'une déliai­son ; c'est ce qui en fait l'originalité car trop sou­vent la poé­sie chante l'amour, la liai­son…

Le mys­ti­cisme n'est pas absent de ces pages : c'est ain­si qu'on trouve page 45 ce dis­tique : "nous avions lais­sé Sade /​ pour Marguerite Porète". Cette der­nière est une mys­tique du XIIIème siècle qui fut brû­lée vive par l'Inquisition, auteur du Miroir des âmes simples qui ins­pi­ra Maître Eckhart, mys­tique rhé­nan qui vécut aus­si en grande par­tie au XIIIème siècle… Reste ce pas­sage de Sade à Porète alors que que les réfé­rences au divin mar­quis sont nom­breux : Faxelange, Oxtiern ou les infor­tunes de la ver­tu… Symbole de la fin de la pos­ses­sion ? De la déliai­son ? Sans doute…

Le che­min est long de la pos­ses­sion à la liber­té retrou­vée. L'état atteint de Wangarapa est signi­fi­ca­tif de cette der­nière. La fin de la liai­son est mys­té­rieuse : "mais tu n'étais plus là /​ et tu ne revins pas" (p 51). Pourquoi Cosa refuse-t-elle le bou­quet de feuilles mortes ? Quel sym­bo­lisme cache François Bordes dans ce refus ?  Celui de la mort ? Je ne sais. Il faut encore sou­li­gner la diver­si­té des mètres uti­li­sés dans Cosa : prose et vers, vers plu­tôt longs, vers brefs (réduits à un mot), en esca­lier comme chez le grand Maïakovski, le ton plu­tôt élé­giaque…

Cosa est un recueil pre­nant, sans doute à cause du mys­tère qui plane sans cesse.

 

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Hervé DELABARRE : "La Nuit suc­combe" sui­vi de "Carène".

 

Sans doute est-il dif­fi­cile (voire impos­sible) de par­ler de "La Nuit suc­combe" d'Hervé Delabarre tant on y peut retrou­ver l'écriture auto­ma­tique. Alain Joubert, dans sa pré­face, met en évi­dence le sur­réa­lisme qui coule dans ce recueil. Il en voit la preuve dans la lec­ture que fit André Breton de "Danger en rive" : "… c'est chez Hervé Delabarre que Breton retrouve et désigne le che­min de cette poé­sie qui ne doit rien au cal­cul, mais tout aux ful­gu­rances de l'inconscient…" (p 10). Revenant à "La Nuit suc­combe", Alain Joubert relève les mots de vie qu'il oppose aux mots rares…

Les poèmes d'Hervé Delabarre ne vont pas sans une cer­taine obs­cu­ri­té tant ils explorent cet incons­cient dont parle Alain Joubert dans sa pré­face. Le lec­teur atten­tif remar­que­ra le goût de Delabarre pour l'image  inso­lite "L'ongle /​ Incise une nuit capi­ton­née" (p 17) tout comme pour les mots voi­sins sur le plan pho­né­tique : "Ainsi va l'immonde /​ L'antre et l'autre /​ L'auge et l'ange" (p 18). Le jeu sur les mots n'est pas absent : "mot dire" qui évoque mau­dire (p 22). Dans la pre­mière suite, "Des douves en corps et tou­jours", le vers se fait bref (réduit sou­vent à un mot ou deux). "Fétiches", par contre, regroupent deux proses assez longues qui sont l'exemple même de l'écriture auto­ma­tique (mâti­née de réflexions par­fai­te­ment ration­nelles). Dans la seconde, on retrouve le sire de Baradel qui tra­ver­sait déjà quelques pages de "Prolégomènes pour un futur" ; mais l'important n'est pas là, il réside dans le hasard objec­tif… "La nuit suc­combe 1" sait se gaus­ser d'une cer­taine poé­sie : "la poé­tesse poé­tise /​ et met des bigou­dis aux rimes" (p 44) : c'est réjouis­sant ! L'objectif est bien de cap­ter ce que dit l'inconscient et non de faire joli… Quand ce n'est pas l'ironie qui reprend cette phrase jadis ana­ly­sée par André Breton dans le Premier mani­feste du Surréalisme (1924) et qui devient sous la plume de Delabarre "Laissez venir, mar­quise, vos cuisses ouvertes à deux bat­tants" (p 56). Même l'attitude anti-clé­ri­cale propre aux sur­réa­listes (je me sou­viens en par­ti­cu­lier de cette pho­to­gra­phie où l'on voit un cru­ci­fix pen­du à une chaîne de chasse d'eau ! ou l'ai-je rêvée, ce qui en dirait long sur mon incons­cient…) est pré­sente dans un poème d'Hervé Delabarre : "Botter le cul aux pèle­rins de Lourdes ou de La Mecque" (p 62) ! "Intermède" (qui regroupe trois poèmes consa­crés à des héroïnes de contes tra­di­tion­nels : Blanche-Neige, le Petit Chaperon rouge et la Belle au Bois dor­mant) est pla­cé sous le signe de la cruau­té. Cet ensemble n'est pas le résul­tat direct de l'automatisme, du hasard tant il est réflé­chi mais il exprime par­fai­te­ment un cer­tain aspect de l'inconscient et la vision est déca­pante. L'érotisme n'est pas exempt d'une cer­taine ima­ge­rie conve­nue (cuis­sardes, cra­vache, nudi­té…) mais il est sau­vé par l'humour (la vache qui rit) ! L'irrespect quant à la mort est de mise… La mul­ti­pli­ci­té des per­son­nages qui appa­raissent dans "La nuit suc­combe 2" assu­rant une dis­tan­cia­tion salu­taire et ren­dant accep­tables l'irréligion et l'érotisme (la vulve est omni­pré­sente) de  ces poèmes.

La seconde par­tie du recueil est un longue (une ving­taine de pages) et libre média­tion sur le mot carène qui s'est impo­sé pour sa sono­ri­té. Les mots jouissent, s'accordent et s'abouchent pour leur musique, pour leur bruit sans aucun rap­port au signi­fié comme le sou­ligne Hervé Delabarre dans ses expli­ca­tions limi­naires. Au total, ce livre témoigne du sur­réa­lisme qui irrigue la pro­duc­tion de maints poètes qui ne s'en réclament pas ouver­te­ment mais qui n'ont jamais fini de payer leurs dettes. Tant le sur­réa­lisme a été une porte qui reste ouverte.

 

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