> Fil de lectures de JM Corbusier : Mathy, Pozzani, Nunez Tolin, Kaïtéris

Fil de lectures de JM Corbusier : Mathy, Pozzani, Nunez Tolin, Kaïtéris

Par | 2018-05-21T04:52:51+00:00 5 juillet 2015|Catégories : Critiques|

 

 

Il m’arrive pour­tant de croire que j’ai dans les yeux pour leur sou­rire la tou­pie folle d’espérer                      et
Tant de soleil et si peu d’amour pour sou­le­ver le mutisme des pierres.

 

Tout Philippe Mathy se tient ici dans une oscil­la­tion entre deux extrêmes. Derrière chaque poème, il y a un mar­tè­le­ment dis­cret, une force qui va. Ce sont des images inté­grées dis­crè­te­ment aux phrases, non pas col­lées, c’est-à-dire en sur­plus. Elles se confondent dans le corps du texte le rehaus­sant d’une pré­sence forte et dis­crète. Cette poé­sie se glisse en nous pour nous laver de quelque chose et nous ren­voyer à la nature en même temps qu’à notre condi­tion. Philippe Mathy met en avant la gra­vi­té de notre exis­tence qui ne nous choque pas tel­le­ment elle est évi­dente. Le lec­teur doit se lais­ser péné­trer par ces impres­sions justes, ces modes­ties de la pro­fon­deur où il plonge au fond de lui.

Car, c’est de nous que le poète nous parle, tou­jours au pré­sent comme si tout s’accomplissait à l’instant de la parole, ce qui rend aux poèmes la den­si­té de l’éternité qui tra­verse le temps et l’espace : Je referme la porte /​/​ elle est nue comme une source.

Sous la tris­tesse de notre condi­tion, de notre amour mor­tel, de la dégé­né­res­cence de tout être vivant et de toute chose (cf. Châteaubriand), Philippe Mathy éta­blit une bio­gra­phie men­tale par une poé­sie ame­née par ce qui l’entoure direc­te­ment et qui lui sert de trem­plin vers le monde.                                  sor­tir   sor­tir   sor­tir  nous dit-il, quand l’évidence est quel­que­fois un mur.

Recueil dif­fi­cile à com­men­ter tel­le­ment nous appro­chons de l’insaisissable et de la pré­sence, autour de nous, de la poé­sie. Un long chant à tra­vers le monde dans ce qu’il a d’intime et de cos­mique. Un monde sai­si dans son quo­ti­dien le plus ordi­naire et le plus fort nous est ren­du autre comme par magie. Philippe Mathy a su rendre le propre du poète, d’une part,  on voit et c’est autre chose que l’on dit, d’autre part, on cherche à s’évader mais non pas à fuir, c’est donc d’une ouver­ture qu’il s’agit.

 

Ouvrir encore la porte aux bruits du monde.

Partout pré­sent dans l’air    
un rire de clar­té
pour oublier l’orage              
reve­nir                                                                                                                                                                                            
au cœur sec de l’été

 

Page 85, nous trou­vons, non pas une défi­ni­tion de la poé­sie, mais un mode d’emploi, sa pro­fonde uti­li­té « par temps de manque ».

Il y a beau­coup de déli­ca­tesses mais aus­si de petites taches sombres qui glissent comme une conti­nui­té. Il n’y a pas d’à-coup, le monde est « rond » mais sans conces­sion : le bien et le mal, la lai­deur et la beau­té ne sont qu’uns.

Dans la recherche d’une cer­taine véri­té, le poète tente de fuir le men­songe conçu par l’esprit de l’homme. Celui-ci se trompe : la terre et la mer ne se joignent pas, c’est lui qui les joint au bout de l’horizon pour en tirer une image mais sur­tout une pen­sée. L’erreur serait-elle le fon­de­ment de notre rai­son ? Tout le recueil, der­rière son monde sen­sible, donne lieu à beau­coup de réflexions.

S’il y a un espoir pour Philippe Mathy, il est autour de nous dans l’observation du monde et de sa jouis­sance de tout ce qui se passe et passe. Recueil qui nous élève et nous enlève.

 

Le saule ne pleure plus. Il danse, comme si le soir le tenait par les hanches
Le froid nous ramè­ne­rait-il à la rai­son, à la soli­tude bar­be­lée de nos mai­sons ?

 

Belles pein­tures d’Agnès Arnould qui éclatent de cou­leurs, de sur­prises face au monde quand on a su ouvrir grand les yeux et que du regard per­çant mais doux on ose regar­der l’autre parce que l’on ose se regar­der soi-même. 

 

*

Philippe Mathy, Sous la robe des sai­sons, pein­tures d’Agnès Arnould, Editions : L’herbe qui tremble

*

 

 

Ce recueil débute par une pré­sence néga­tive, certes un je suis, mais dans l’impossibilité de lais­ser tour­ner le monde en rond. Je est un gaf­feur aus­si bien dans le domaine spi­ri­tuel que maté­riel, pire : L’exclu…de cette page déchi­rée. Espèce de néga­tion de la néga­tion : Le mau­dit qui a un clou dans le cer­veau. Ne rien réus­sir et n’être atteint par rien, nous sommes au point zéro d’un côté et d’une peur de l’autre. Le monde y est décrit comme une impos­si­bi­li­té d’exister parce que d’un côté rien n’est sai­sis­sable et de l’autre, les obs­tacles à vivre ne peuvent être levés. Une part du rêve éveillé, où à peu de chose près, le pos­sible serait ce rêve maté­ria­li­sé comme décrire sa propre nais­sance sans en avoir gar­dé sou­ve­nir. Le réel est appri­voi­sé par son côté oni­rique. Navigation inté­rieure à tous les vents et à tous feux ouverts dans des mondes à la limite de l’étrange et de la peur contre les­quels nous butons. Claudio Pozzani affirme qu’il vaut mieux gar­der les yeux ouverts dans un délire…qui fuit. Nous sommes le plus sou­vent du côté néga­tif du monde.

 

Seulement des cro­chets de grues aban­don­nées
qui dansent dans le vent comme des femmes pen­dues

 

Page déchi­rée comme une déchi­rure inté­rieure, le tout dit sans emphase par affir­ma­tions directes qui s’accumulent comme des évi­dences dans un monde à oublier qui se réclame plus de la soli­tude. Dans le macabre et les des­truc­tions par­fois des lueurs dansent, des éclats comme pour eux-mêmes. Il semble trop tard, rien ne chan­ge­ra. Quels secours cher­cher : la mère, l’amante, la reli­gion ? Livre brû­lé par des rêves, une pré­sence absence inex­tri­cable. Ce sont des textes d’une ronde har­mo­nie, pen­chés sur le pré­sent et l’étrangeté d’être à deux pas de nous. Ces poèmes pro­posent leur vie au silence, à cette matu­ri­té où se recon­naît la sagesse de durer, longue vie à s’interroger au cœur des mots. «  La parole ne sauve pas, par­fois elle rêve » dit Yves Bonnefoy.

Tout se fait avec force détails comme si le réel n’existait plus que dans les mots. Le réel se met en place au tra­vers du lan­gage et le monde n’y est plus qu’un fait de lan­gage. Le poème devient un effet sans cause. L’auteur peut tout dire sans rete­nue, sans réfé­rence à la rai­son, sans liens logiques. Le poème ne ren­voie plus qu’à lui-même. Le réel y est deve­nu une fic­tion active qui n’offre plus aucune garan­tie puisque la norme et les codes dis­pa­raissent. Notre culture, occi­den­tale est basée sur l’idée de la cause. Si nous vou­lons sor­tir de l’ornière col­lec­tive de la langue et du lan­gage, il nous fau­dra modi­fier nos rap­ports entre les mots.

L’avant der­nier poème : Je danse est une transe :

 

Et je danse, danse, danse,
 et je dan­se­rai à jamais
Je danse, danse, danse
parce que c’est toi qui me l’as deman­dé

 

Le der­nier poème : J’ai vomi mon âme : pré­fi­gure un chan­ge­ment d’être :

 

Et à pré­sent je me sens plus léger
Je peux nager libre­ment
sans le poids du remords et des méchan­ce­tés

 

C’est un recueil thé­ra­pie qui tout au long va quelque part, en tâton­nant, vers une séré­ni­té gagnée après avoir fait cet effort de se décou­vrir, de s’accepter, de s’imposer au monde pour fina­le­ment ten­ter de deve­nir autre. Après maintes ques­tions, des débuts de réponses, même, à dépas­ser ses rêves, à attendre les mots, les siens, seule emprise sur sa propre vie. Cette page déchi­rée est soi renais­sant.

J’ai vomi mon âme
hier
et je m’en fous

 

*

Claudio Pozzani, Cette page déchi­rée.  Questa pagi­na strap­pa­ta Prix 10 euros, Voix vives de Méditerranée en Méditerranée  Editions Al Manar (bilingue)

*

 

 

  « C’est pour­quoi le plus dan­ge­reux de tous les biens, le lan­gage, a été don­né à l’homme… : pour qu’il témoigne ce qu’il est … ».  Hölderlin

C’est le pas tran­quille de tout un pay­sage. Pour Serge Nunez Tolin, les mots font par­tie inté­grante du monde, ils ont absor­bé les choses qui elles-mêmes les ont absor­bés. Je le croyais, en début de lec­ture, et puis cas­sure entre mots et choses : Finalement un grand inter­valle. Les mots n’expliquent rien. Ce qui sépare les mots des choses, ce n’est pas le silence, c’est la hâte de s’y mettre. L’auteur a posé de longues ques­tions sur les mots, le monde et leurs rap­ports. Des mots récur­rents : comme hâte, fenêtre, pas, mots … par­sèment le recueil. Ils ne cessent de se ren­voyer l’un l’autre l’écho d’un sens par­fois variable. Un ques­tion­ne­ment fait fis­sure dans le jour, quel est le rôle que le mot tient face aux choses, celles que l’on dit, celles qu’on ne dit pas. Nous sommes les seules vivants à déte­nir les mots, si faibles : si peu dans les choses. Terrible sens unique des hommes dans les choses et jamais le contraire. Nous nous occu­pons des choses qui ne s’occupent pas de nous. Voilà l’homme entre les deux, seul capable de les relier puisque mots et choses jamais ne se ren­contrent que par son inter­mé­diaire.

La seule conscience émane de l’homme qui fait exis­ter le monde qui existe bien sans nous. Relation qui nous laisse amers et bri­més. Les choses peuvent être vues sans être nom­mées et être nom­mées sans être pré­sentes. De ces mots qui, en fait, nous laissent orphe­lins, il y a ceux qui manquent et ceux qui, pré­sents, ne servent à rien, sug­gère Serge Nunez Tolin. Cet ensemble de réflexions judi­cieuses finissent par exas­pé­rer, il n’y a jamais de réponse, il n’y a jamais de repos. Les mots, com­ment ne plus y voir qu’un pié­ti­ne­ment, une pauvre immo­bi­li­té qui ne conduit nulle part ? Les mots n’aident pas, à un cer­tain stade, ils com­pliquent la vie et l’obstruent parce qu’ils noient notre conscience. Il y a peut-être une évi­dence du monde qui se passe des mots : les mots ne font pas la réplique.

Fou, dans ma hâte, celle de foutre le camp, d’abandonner cet « objet d’inanité sonore » comme si le pré­sent ne pou­vait être révé­lé que par les mots, comme s ‘ils étaient tou­jours et néces­sai­re­ment atten­dus. Seraient-ils là, qu’en ferions-nous ? Et s’ils n’étaient pas là, com­ment vivre, com­ment sor­tir de nous-mêmes, com­ment nous échap­per, com­ment com­mu­ni­quer ? Sans les mots, nous étouf­fe­rions.

Ces pas asso­ciés, syno­nymes des mots :

Faire des mots avec les jours /​ J’avance sur le jour, fou dans ma hâte.

N’est-ce pas, en fait, tout le pro­blème de la vie qui est posé ? Chercher la réponse est tour­ner en rond. La pre­mière page du recueil en donne l’orientation géné­rale. Les textes sont des essais de sor­tie, le lec­teur s’y cogne la tête jour après jour. Il ne sait rien de plus à la fin du recueil et comme jusqu’au der­nier jour de notre vie, nous n’avons fait que de Transmettre la pous­sée des pré­sences. Certes entre les mots, entre les choses nous aurons vécu et comme eux nous ne sommes rien, seule­ment conte­nus dans notre désir de durer.

Etat de fait, Durer, Au jour le jour, titres de trois recueils que j’ai publiés, qui rejoignent l’idée géné­rale, le fil conduc­teur de tout le recueil de Serge Nunez Tolin. Telle est notre condi­tion, notre seule joie : être nous sans ques­tion et sans réponse, au point zéro de l’existence.

Mais de temps à autre, les mots ouvrent une fenêtre, l’espace peut y être res­pi­ré. Les che­mins s’ouvrent dans l’ordre du quo­ti­dien. Un appel de la poé­sie, peut-être ? C’est le laby­rinthe de la vie avec ses avan­cées, ses reculs, ses accep­ta­tions et ses rejets, ses joies, ses peines. C’est un recueil dans lequel le lec­teur s’enfonce pour trou­ver la sor­tie que l’on ne trouve jamais. Il peut se lire, en avant en arrière, entre deux points fixes : la pre­mière page et la der­nière page, comme notre vies sans doute, avec ses deux extrêmes, ses deux cer­ti­tudes. Recueil épui­sant que des lec­tures suc­ces­sives n’épuisent pas. On bute, on bute encore et dans notre empor­te­ment et dans notre volon­té à sai­sir.

Peu de doute chez l’auteur, des phrases à carac­tère simple mais tran­chantes par leur affir­ma­tion : Savoir qu’on a à ce point la facul­té des mots ! Si poèmes, certes, il y a, nous sommes plus dans la sono­ri­té de la prose que dans celle de la poé­sie. C’est peut-être la force de ce recueil : nulle volon­té de char­ger la phrase autre que celle du sens appuyé sur une stricte ponc­tua­tion. L’évidence est là, entière, tou­jours entière pour que Voir éclate dans mes yeux. Beaucoup d’adverbes de lieu et de temps ponc­tuent les phrases dans une volon­té d’affirmer un dire, avec toute la charge d’une véri­té res­sen­tie. Peu de méta­phores, de com­pa­rai­sons, la voix/​voie est claire et ne livre qu’un seul sens : Tout ne finit-il pas par s’égaler ? Elle ne nous per­met pas de fuir le texte, nous devons l’accepter. Nous sommes dans le domaine des consta­ta­tions, le voca­bu­laire est cou­rant et pré­cis. Les mots de tous les jours sont ren­dus à leur stricte uti­li­té, leur force, leur affir­ma­tion, c’est-à-dire à leur inter­ro­ga­tion.

Me sen­tant de conni­vence avec ce recueil, je me dis qu’une recen­sion n’exprime pas direc­te­ment ce que l’auteur a dit mais ce que l’auteur m’a dit.

 

*

Serge Nunez Tolin, Fou, dans ma hâte  Serge Nunez Tolin, Editons Rougerie 13 euros                                                                                                                                               

*

 

 

Nous sommes dans un monde mul­ti face où les lieux et le temps se mélangent dans une sorte d’unité que tra­verse comme un fil conduc­teur tout un ensemble de textes tan­tôt hori­zon­taux, tan­tôt ver­ti­caux. Tout ce qui existe et a exis­té peuvent se ren­con­trer.

Espèce de souffle qui tra­verse le livre, des mots sont lan­cés à la pour­suite d’eux-mêmes comme si les sépa­ra­tions de sens avaient dis­pa­ru.  Le sens de l’un s’appuyant sur l’autre s’agrandit aux marges d’un monde insé­cable. Volonté de dépas­ser toutes les contraintes, tous les obs­tacles, toutes les règles de logique et de rai­son. Nous sommes dans un monde par-delà libé­ré de lui-même où le lec­teur vient buter parce que sa culture sco­laire est mise à mal, ne s’appuie plus que sur du connu qui fuit ou se trans­forme, pas­sage par d’autres langues, des mots inven­tés… Jusqu’à ce que tout se replie dans l’éventail du réveil.

Situé entre rêve et réa­li­té, entre pos­sible et impos­sible, véri­table navi­ga­tion à l’estime, quel­que­fois par temps clair, tan­guant entre les mots, les faits, prêt au nau­frage de l’habitude

 

Les com­pa­gnons eux
toute la bande aux oreilles bou­chées
souquent et galèrent ferme
tout en se rin­çant l’œil
sourds aux pro­messes
qu’elles mur­murent et tem­pêtent
comme aux ordres sup­pliants du patron

 

A la fin du recueil, il y a un dia­logue où se glissent des élé­ments d’explication de la démarche. L’auteur Constantin Kaïtéris, ne nous tire-t-il pas en bateau ? Le bateau n’est-il pas le livre, le radeau de la mémoire ?

Passé et pré­sent sont en fusion per­ma­nente. Les barques des morts clan­des­tins, évoque l’actualité des nau­frages de réfu­giés clan­des­tins avec force détails où l’attention se concentre sur des restes témoins de nau­frage qu’un Ulysse moderne tente de ne pas oublier : un avi­ron pour mémoire contre l’oubli aveugle de la mer. Ce recueil nous pré­sente le monde inchan­gé dans le fond, il n’y a que la forme qui varie au tra­vers des siècles. Apparait aus­si en fili­grane toute une série de per­sonnes deve­nues per­son­nages, Rimbaud, Celan… inclus dans ce périple cultu­rel avec Ulysse, Calypso… Dans ce mélange des peuples, de cou­leurs, de par­fums, d’événements, se pro­file une immi­gra­tion dont le der­nier mot est nos­tal­gie.

Un vaste remous à bras­ser la terre et la mer, à ras­sem­bler des sou­ve­nirs de cultures dif­fé­rentes comme des bribes reliées entre elles et son­nant clair, quelque part au fond de nous comme des pré­sences, des sou­ve­nirs jamais éteints dans le feu du quo­ti­dien. Une lutte contre l’oubli encas­tré dans un pré­sent sans cesse mou­rant, va-et-vient de la mer entre res­sac et silence.

Voyages des mots, des phrases, des images autour des­quels Alice et Ulysse se ras­semblent où pour par­tir, il suf­fit de tour­ner la page et comme fin du périple de mettre le point final. Bateau d’encre et de papier, nous aurons filé sur notre frêle esquif, les nœuds marins concrets et abs­traits de nos rêves entre­croi­sés lais­sés à la rose des vents comme seul gou­ver­nail. Univers clos qui dans sa mobi­li­té se fait fixi­té le temps de la lec­ture qui le relance dans un ailleurs où notre pré­sence et notre culture sont  sol­li­ci­tées pour à nou­veau par­cou­rir le monde d’aujourd’hui.

Dans les textes, les mots sont lan­cés les uns sur les autres, comme des vagues qui se pré­ci­pitent vers le rivage puis refluent par­fois avec fra­cas de cailloux empor­tés. Il y a tout un mou­ve­ment interne qui nous bal­lotte sans cesse entre phrases longues et courtes, très courtes par­fois et nous pré­ci­pitent d’un évé­ne­ment à l’autre sans lais­ser le temps de reprendre haleine. Nous filons vers le Terminus mari­time :

 

Pourrait- il y avoir
sur le quai
 s’éloignant
sans bou­ger main­te­nant
Alysse et Ulice ?

 

Cette petite par­tie de poème, à elle seule, résume tout le recueil dans sa mobi­li­té de lieu et sa fixi­té de temps, jusqu’à dans l’échange des pré­noms, ce trans­fert qui assure un lien d’intimité entre tous les évé­ne­ments du monde.

Les col­lages, sur­pre­nant par leurs contrastes, incitent à la même médi­ta­tion. Ils sont de véri­tables tableaux à super­po­si­tion d’images et de temps et de lieux. Technique sur­pre­nante et par­faite, chaque recoin est à visi­ter en détail car il signi­fie. Il n’y a pas de centre, celui-ci se recons­ti­tue à par­tir de n’importe quel point avec des cou­leurs par­fois très vives et dis­crètes à la fois. Ce qui rend ces col­lages plus vrais est le res­pect de la pro­fon­deur de champ où l’œil se pro­mène sans se perdre. Textes et col­lages, bien qu’ils se rehaussent, peuvent être lus sépa­ré­ment. Ce recueil est d’une den­si­té dif­fi­cile à rendre compte dans une recen­sion. Il faut le lire au ralen­ti, par petites par­ties, et rafraî­chir sa mémoire, de temps à autre, par l’usage du dic­tion­naire. Bref, nous refai­sons le tour de notre culture pas­sée assis sur le pré­sent : La Santa Maria saluant le croi­seur Aurore.

 

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Alice et Ulysse vont en bateau, Collages de l’auteur, Constantin Kaïtéris, Editions LansKine 16 euros

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Chez Recours au Poème édi­teurs, Jean-Marie Corbusier a publié : Georges Perros /​ Un pas en avant de la mort, col­lec­tion L’Atelier du Poème, 2014

 

 

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