> FIL DE LECTURES DE PIERRE TANGUY : Cheng,Christien,Guillevic, Sampiero, Boulic, Jigmé Thrinlé Gyatso

FIL DE LECTURES DE PIERRE TANGUY : Cheng,Christien,Guillevic, Sampiero, Boulic, Jigmé Thrinlé Gyatso

Par | 2018-05-23T09:10:59+00:00 25 août 2015|Catégories : Critiques|

 

                  François Cheng et François d’Assise

 

      Saint François « inter­pelle » les poètes. On se sou­vient de la lec­ture qu’a fait Christian Bobin du Poverello d’Assise dans son livre à suc­cès Le Très-Bas (Gallimard, 1992). C’est aujourd’hui François Cheng qui aborde le saint ita­lien, non pas en par­tant de ses « œuvres », mais en le situant dans sa ville d’Assise. Et, par le fait même, pro­po­sant au lec­teur une véri­table « géo­poé­tique » de la sain­te­té.

     L’académicien fran­çais d’origine chi­noise est allé à Assise en 1961, par des temps de vaches maigres, peu de temps après son arri­vée en France. Il en revien­dra ébloui. « Fulgurante ren­contre », écrit-il. Faisant d’emblée le lien avec la tra­di­tion chi­noise, il ajoute : « La vue de ce haut lieu réveilla en moi la rémi­nis­cence de la tra­di­tion du feng shui, la géo­man­cie chi­noise : un site excep­tion­nel est cen­sé avoir le pou­voir de pro­pul­ser l’homme vers le règne supé­rieur de l’esprit ».

     Assise, selon François Cheng, fait par­tie de ces sites excep­tion­nels. « Cette ville (…) a atteint un degré d’équilibre mira­cu­leu­se­ment juste. Attiré sans doute par cet équi­libre, le souffle vital qui cir­cule entre terre et ciel y séjourne volon­tiers, y épan­dant ses clar­tés favo­rables ».

     Le lieu pri­mor­dial – pour celui qui devien­dra saint François – est l’église Saint Damien où, devant le cru­ci­fix, « il enten­dit la voix du Christ lui enjoindre de rele­ver l’Eglise ». Afin de se vouer à la prière, François choi­sit une grotte (le Carceri) près du som­met du mont Subasio. Pour se dévouer corps et âmes aux déshé­ri­tés, il fit de la Portioncule son « camp de base », au pied de la col­line d’Assise. De ces deux sites, François en fait sa lec­ture fran­co-chi­noise.

     Carceri ? « Au sein de cet uni­vers de grottes, je le vois, à la manière de tant d’ermites taoïstes, dor­mir au creux des rochers avec, en guise d’oreiller, un gros caillou à la sur­face lisse »

     Portioncule ? « C’est ici qu’il est allé à la ren­contre des bles­sés de la vie (…) Les souf­frances de cha­cun et de tous ne peuvent être sur­mon­tées que dans l’abandon confiant à la marche de la Voie qui seule ne tra­hit pas ».

     Cette double expé­rience fait de François d’Assise le « Grand Vivant ». Comme l’écrit François Cheng, « Pour le Grand Vivant, tout est ren­contre, tout est inter­ac­tion, tout est occa­sion d’une pos­sible trans­for­ma­tion ».

      C’est parce qu’il admi­rait tant ce Grand Vivant que François Cheng déci­da, en 1971, de prendre le pré­nom de François.

                                                                                                                     

Assise, une ren­contre inat­ten­due, sui­vi du Cantique des créa­tures de François d’Assise,  par François Cheng de l’Académie fran­çaise, Albin Michel, 55 pages, 9,50 euros. 

 

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                   Marie-Josée Christien sonde la nuit

 

     Pour la part de mys­tère et de secret qu’elle recèle, la nuit n’en finit pas d’inspirer les poètes. On le sait sur­tout depuis les Romantiques et les poèmes de Lamartine, Hugo ou Musset appris sur les bancs de l’école. Mais il y a aus­si, plus près de nous, ce beau poème de Claude Roy qui revient à la mémoire : « Elle est venue la nuit de plus loin que la nuit/​A pas de vent de loup de fou­gère et de menthe ».  En publiant un recueil sur la nuit (pour enfants et grands enfants) Marie-Josée Christien se met plu­tôt dans les pas de Claude Roy que dans celui des Romantiques.

     En exergue, le poète convoque d’autres auteurs fameux qui ont par­lé de la nuit : Appolinaire, Saint-Exupéry, Valéry, Blanchot, mais aus­si Maître Eckhart et le Brahmana indien. C’est même plu­tôt à ces deux der­nières tra­di­tions qu’elle se rat­tache car ses poèmes brefs (magni­fi­que­ment accom­pa­gnés par des pho­to­gra­phies en noir et blanc de Yann Champeau)  relèvent avant tout de la médi­ta­tion, de l’exercice d’admiration, voire de la nota­tion d’ordre phi­lo­so­phique ou spi­ri­tuel. « Il n’est pas de nuit qui n’ait de lumière », écrit Maître Eckhart sous le ciel de Erfurt. « Sans la nuit/​que serait le miracle/​de l’aube/l’apparition du jour/​derrière les pau­pières », écrit Marie-Josée Christien sous le ciel de Quimper.

     Tout le livre est à l’avenant, mar­qué par une expé­rience exis­ten­tielle, sen­so­rielle de la nuit, espace du som­meil ou du rêve éveillé. Espace de l’attente du jour et de l’émerveillement, où la nuit se révèle, d’une cer­taine manière, être la face cachée du jour. « Lumières éteintes/​regarde la nuit/​les étoiles/​contre ton cœur ».

      Il y a aus­si – par­cou­rant le livre – ce sen­ti­ment puis­sant d’habiter pro­fon­dé­ment le cos­mos, d’être (à la manière des auteurs d’Extrême-Orient) par­tie inté­grante d’un uni­vers où l’on coha­bite har­mo­nieu­se­ment avec la nature et les astres. « Pendant que la mai­son dort/​sous sa cara­pace d’ardoises/le noir est là/​sur la vitre/​et des­sine les hiéroglyphes/​des étoiles ».

      Les Celtes aiment la nuit. Marie-Josée Christien le dit aus­si  à sa manière. « En la souhaitant/​rends la nuit souhaitable/​En la véné­rant/­rends-la vénérable/​En la dési­rant/­rends-là dési­rable ». A lon­gueur de pages, elle nous dis­tille ain­si quelques leçons de sagesse pour appri­voi­ser la nuit. L’apprivoiser comme un  Petit prince qui cher­che­rait à appri­voi­ser un renard.

                                                                                                

Quand la nuit voit le jour, Marie-Josée Christien, pho­to­gra­phies de Yann Champeau, Tertium édi­tions, 85 pages, 12,50 euros.

 

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Guillevic : « Possibles futurs »

 

     Lire et relire Eugène Guillevic. C’est la cas avec ces Possibles futurs du poète bre­ton, ouvrage publié en 1996 (le der­nier publié de son vivant) et aujourd’hui dis­po­nible en poche.

On y trouve des poèmes rédi­gés entre 1986 et 1995 ayant fait l’objet de publi­ca­tions à tirage limi­té en col­la­bo­ra­tion avec des peintres. Ce qui explique la varié­té des thèmes abor­dés (la plaine, le matin, l’innocent…).

     Et, pour­tant, com­ment ne pas sen­tir, à leur lec­ture, qu’un même fris­son par­court tous ces textes et que l’on a affaire (ain­si que l’affirme l’auteur lui-même) à « un vieux poète tou­jours en révolte contre les à quoi bon ». Car Guillevic n’a pas renon­cé au « royaume ». Non pas au Royaume qu’envisage le chris­tia­nisme, mais ce royaume qui n’a pas d’autre mes­sie que « l’être qui advient à soi-même », ain­si que le sou­ligne jus­te­ment Michaël Brophy dans la pré­face du recueil.

   

     Ce royaume Guillevic l’associe sou­vent au silence.

   

    « Mon royaume de silence
    A la forme d’une sphère

    Je ne suis pas au centre
    Mais quelque part en haut.

    Là où je me tiens
    Tout me revient, tout m’arrive.

    J’ausculte
    Un pré­sent sans fron­tière ».

 

     Dans ce « pré­sent sans fron­tière », Guillevic asso­cie aus­si  l’innocence et le beau, donne une âme au matin et au soir, accueille les nuages comme des mes­sa­gers. De l’oiseau, il dit ce qu’il est vrai­ment en disant ce qu’il n’est pas.

 

    « Je ne vois pas l’oiseau
    Refusant de chan­ter
    Pour ne pas
    Déranger la haie. »

 

     Dans ces condi­tions, le bon­heur peut res­ter une idée neuve.

 

    « Le bon­heur
    Dans mon royaume de silence

    C’est de com­mu­nier
    Avec soi-même
    En toute chose ».

Avec soi-même. Et aus­si avec les autres, à com­men­cer par Elle.

 

   «  Porteuse
    D’assez de dou­ceur
    Pour pou­voir la cacher ».

 

Superbe décla­ra­tion d’amour à celle dont les cils « sont le souvenir/​des forêts ori­gi­nelles » et dont les seins « gardent le silence » car « ils sont ce qu’elle a/​ de plus pla­né­taire ».

     Oui, de bout en bout, « Il demeure/​ L’appel du royaume », parce que Guillevic n’a jamais renon­cé à être un vrai pui­sa­tier. « En vérité/​tu es à la recherche de la source ». Comme, sous d’autres cieux, l’était aus­si Georges Haldas rédi­geant ses car­nets sur l’Etat de poé­sie. Les deux poètes, en effet, creusent pro­fond vers le noyau de l’être, cherchent une lumière (d’essence divine pour Haldas) et font adve­nir le poème. Guillevic n’en finit pas, ain­si, de nous tenir en éveil.

                                                                                                         

Guillevic, Possibles futurs, Poésie/​Gallimard, 199 pages.

 

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Dominique Sampiero au pays des « tai­seux »

 

     Besoin de silence. Besoin de l’abri. Besoin d’ici. En trois cha­pitres, Dominique Sampiero nous entre­tient, dans son nou­veau livre (en prose poé­tique), d’une enfance ouvrière au pays des tai­seux. « Se taire, écrit-il, est une parole invi­sible, de neige et de sou­pir, qui m’a ser­vi d’amour dans la horde, quand père et mère gor­gés de bles­sures incon­so­lées occu­paient leurs mains et leurs vigueurs à faire sur­gir du jar­din de leurs cor­vées les dieux de nos assiettes ».

     Le jeune gar­çon  trouve un pre­mier appui dans des livres qui lui parlent. « J’apprenais à dis­per­ser ma tris­tesse et mon ennui dans le frui­té sec des phrases. A rebon­dir avec les mots et à être moins seul ». Puis c’est l’école qui s’offre à lui. Il parle, il s’exprime, lui le fils de tai­seux. « Mes maîtres s’enthousiasmaient sur mes phrases et mes prouesses sco­laires ». Enfin, il y a la décou­verte de la page blanche et les pre­miers pas dans l’écriture. « Je bif­fais, ratu­rais, recou­vrais de signes des pages entières jusque tard dans la pénombre m’affalant telle une neige tom­bée du toit dans mon pre­mier som­meil ».

     Le futur poète s’installe dans une « tri­ni­té silen­cieuse », celles des « mains », du « regard » et du « papier ». Une voca­tion s’affirme mais l’écorché vif a besoin de se pro­té­ger. Il cherche un abri dans la page blanche mais aus­si dans le pays d’où il vient et qu’il ne renie pas. « Ma chair est faite de col­lines, de forêts. De lieux innom­brables en forme de brous­saille ». Nous sommes dans le nord de la France. « Ici la nuit est plus grande que le jour et le mange par­fois ».

     Dominique Sampiero nous entraîne à sa suite dans le maquis de ce pas­sé et de ce pays. Son pro­pos est par­fois com­plexe et énig­ma­tique,  à l’image du mys­tère que le poète ne cesse de son­der. Il témoigne d’un auteur tou­jours en quête et en per­pé­tuelle ten­sion. « Je ne me résigne pas à m’enfuir dans l’air où s’exaspère l’absence du dieu loin­tain ».

    Puis il y a la mort. Celle du père, qui ouvre de nou­velles portes et, fina­le­ment, libère plus que jamais la parole. « Quand il est mort, j’ai su que quelque chose de lui serait à moi » et « j’ai su par­ler aux arbres depuis mon aubier d’enfant végé­tal ». Dominique Sampiero en arrive même à par­ler de cet  « éblouis­se­ment » qui « n’est pas une brû­lure du regard mais une neige tom­bée en flo­cons der­rière le visage que nos proches recon­naissent comme l’envers de notre joie ».

     Un « car­net de lec­teurs » vient s’adosser à ce livre fié­vreux. Une dizaine d’hommes et de femmes témoignent à leur manière du silence, de la lec­ture et de l’écriture en pre­nant appui, ou non, sur les pages du poète. C’est la volon­té de l’éditeur « d’offrir en par­tage la réso­nance du poème ». Fidèle en cela à sa voca­tion de « pas­seur ».

                                                                                                          

Avant la chair, Dominique Sampiero, Le Passeur édi­teur,  110 pages, 15 euros.

 

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                       « Cette simple joie » de Jean- Pierre Boulic

 

     Du poète Jean-Pierre Boulic on dit volon­tiers qu’il est un veilleur, à la proue de son cher Pays d’Iroise dans le Nord-Finistère, un pays « dans la douce étoffe des nuages », « royaume de varechs et de roseaux ».Veilleur, donc,  face à la mer, à l’écoute du chant du monde dans une atti­tude de recueille­ment et de gra­ti­tude.

     De son nou­veau recueil, Cette simple joie, on peut pour­tant dire que le fond de l’air y est moins marin que ter­rien. Moins  ten­du vers les larges hori­zons qu’aspiré vers l’intériorité (confir­mant ain­si une incli­na­tion amor­cée dans ses pré­cé­dents recueils). Et que le veilleur peut aus­si deve­nir sour­cier. D’où, pré­ci­sé­ment, l’attirance du poète pour les sources dont on entend le bruis­se­ment au fil des pages. Sous la plume de Jean-Pierre Boulic, en effet, les sources « exultent », « s’ébruitent ». Il arrive même qu’elles « parlent » dans les herbes. Plus mer­veilleux encore : leur « résur­gence ». Comme si un cœur nou­veau, sou­dain, venait habi­ter la nature. « L’eau passante/​Converse avec la lumière/​Au pied d’un saint taillé dans le gra­nit ». Aussi, ajoute-t-il,, « L’âme ne se lasse de voir/​Et sen­tir et tou­cher entendre/​Mots et souffle de l’univers ».

 

     Le poète est le média­teur de ce souffle. Son poème devient incan­ta­tion et plain-chant (« La trans­pa­rence des heures/​Où germe la louange ») et, pour tout dire, véri­table exer­cice spi­ri­tuel, tel que le défi­nit Gérard Bocholier dans son essai sur la poé­sie.  Car Jean-Pierre Boulic s’efface devant quelque chose – ou quelqu’un – de plus grand et de plus fort que lui. Une Parole se mur­mure, une Présence rôde. Le poète accueille l’invisible, l’indicible. Il devient le récep­tacle du mer­veilleux. « Sans bruit l’œuvre de ton cœur/​Ce chant sur tes lèvres/​Irait le jour sans pénombre/​Bénir l’invisible ». Car, insiste le poète, « Tout nous est donné/​A por­tée de cœur »    

     Les oiseaux sont sou­vent les mes­sa­gers de cette « bonne nou­velle ». « De son chant l’oiseau illumine/​Le silence des branches/​où l’invisible se recueille ». Ils sont nom­breux, donc, à appa­raître au fil des pages : rouge-gorge, pas­se­reau, mésange, hiron­delle, alouette, moi­neau, aigrette… Sans oublier « la liesse des mouettes ». Si les oiseaux du ciel « ne sèment ni ne mois­sonnent » (Mathieu, 6,26 ), on en voit chez Jean-Pierre Boulic dans des  « blés gor­gés d’été » qui « pépient dans l’or ». A la manière de Jean Grosjean, le poète réveille en effet  des saveurs d’Evangile quand il convoque, ailleurs, la Samaritaine (« Une femme survient/​Portant la cruche ») parce qu’alors « L’espace luit/​De l’eau vivante/D’une parole sans retour ».                                                                     

     En publiant ce nou­veau recueil, Jean-Pierre Boulic confirme donc – plus que jamais – son ins­crip­tion dans un mou­ve­ment poé­tique aux réfé­rences chré­tiennes affir­mées, aux côtés notam­ment de Philippe Mac Léod, Gérard Bocholier, Gilles Baudry et, bien sûr, de Jean-Pierre Lemaire, à qui il dédie son livre.

     On ne dira non plus jamais assez l’amour de la langue qui trans­pire dans ses poèmes courts et cise­lés, ain­si que  leur pro­fonde musi­ca­li­té. Sans par­ler de sa gour­man­dise pour des mots oubliés qu’il res­sus­cite sous nos yeux. Il en est ain­si des « sépales », des « épiaires », des « glumes », des « éteules » ou des « cenel­liers ». Car, nous dit aus­si Jean-Pierre Boulic, « la musa­raigne bra­sille » et « la brise tré­mule ».

                                                                                                                                                                                                            

Cette simple joie, Jean-Pierre Boulic, La Part Commune, 125 pages, 13 euros.

 

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Les « vibrants arpèges » d’un moine boud­dhiste

 

     Moine boud­dhiste et poète. Jigmé Thrinlé Gyatso (de son vrai nom Yves Boudero) médite, enseigne, dia­logue et péré­grine. Il vit aujourd’hui en ermite en Savoie. Ses poèmes sont des vibra­tions à l’image de ces arpèges qu’il décline dans trois recueils suc­ces­sifs : Silencieux arpèges, Lumineux arpèges et, aujourd’hui, Vibrants arpèges. Une tri­lo­gie en forme d’exercice spi­ri­tuel  où le poète mul­ti­plie les cita­tions « comme cela se fait en musique », ponc­tuant le texte « comme autant de pauses hors-temps ». Place, donc, à  Jean de la Croix,  Henry-David Thoreau, Kenneth White, Andrée Chedid, et, bien sûr, Milarépa, le grand ins­pi­ra­teur. « Il faut, écrit Jigmé Thrinlé Gyatso,  de grands espaces/​dans le ventre/​et la cage thoracique/​et la gorge/​et l’esprit/pour que la voix se libère/​en de vibrants arpèges ».    

     Jetsun Milarépa est au cœur du Jardin de Mila que le poète publie par ailleurs. Cent onze ter­cets « pour chan­ter la pré­sence éveillée » que le moine poète ouvre par des cita­tions d’Adonis, Mandelstam, Supervielle, Darwich… C’est dire assez sa volon­té d’ouverture à toutes les formes d’expression poé­tique et à toutes les cultures. Morceaux choi­sis :

 

« Dans le jar­din de Mila
s’épanouissent en silence
les ané­mones dis­crètes de la per­sé­vé­rance »

 

« Dans le jar­din de Mila
comme à la source du Gange
nuit et jour tremble la terre des concepts »

 

       Il y a même ce ter­cet aux allures de haï­ku :

 

« Cette nuit tombe la neige
et au matin
tout est blanc et arron­di »

 

     Quittant le jar­din de Mila, l’auteur pour­suit une  quête poé­tique ori­gi­nale autour de la lettre y. Car le y, dit-il, « ponc­tue » sa vie. N’est-il pas né à La Roche-sur-Yon ? Son frère ne s’appelle-t-il pas Guy ? N’a-t-il pas reçu, lui-même, le pré­nom de Yves ? Alors, cette fois, il peut dédier à Yvon Le Men son poème sur le Y. Car « Y est ouverture/​triple ouver­ture d’un point/​dans l’espace infi­ni ».

     Dans un der­nier ensemble poé­tique inti­tu­lé Empreintes, au ton enga­gé, le poète règle son compte à toutes ces « empreintes » qui défi­gurent l’homme et la vie : « Empreintes du mar­ché, de l’offre et de la demande », « Empreintes mor­telles des mar­chands d’armes »… Il lance un appel « pour aller /​vers la sim­pli­ci­té de l’humilité/vers la spontanéité/​et la sobrié­té ».

     Jigmé Thrinlé Gyatso pour­suit ain­si une œuvre d’écriture ins­crite dans la tra­di­tion boud­diste du man­tra. Pourvu, explique-t-il, « que la moti­va­tion soit juste et que la jus­tesse soit celle de la spon­ta­néi­té du cœur et du par­tage sin­cère ». Dans son cas, cela ne fait aucun doute.

                                                                                               

Vibrants arpèges,  par Jigmé Thrinlé Gyatso, pré­face de Françoise Bonardel, édi­tions de l’Astronome, 96 pages, 9 euros.
Le jar­din de Mila, sui­vi de Y et de Empreintes, par Jigmé Thrinlé Gyatso, pré­face de Nicolas Brard, illus­tra­tions de Y par l’artiste plas­ti­cienne Sophie Esteulle, édi­tions de l’Astronome, 96 pages, 12 euros.

 

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