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Fragments des deux baies de Daniel Kay

Par | 2018-05-28T12:03:14+00:00 6 septembre 2013|Catégories : Blog|

     Ces « frag­ments des deux baies » (celle de Morlaix et celle de Lannion) ont de fortes allures de haï­ku. Le poète Daniel Kay ne pré­tend pas vrai­ment en écrire, mais on est bien dans l’esprit du genre : conci­sion (trois vers), ins­tants sai­sis au vol, mots de sai­son… Et ce zest d’humour – qui en fait toute la finesse – dont l’auteur n’est d’ailleurs pas dépour­vu dans la vie de tous les jours. « Les pages du carnet/​Se rem­plissent seules/​Après cinq Guinness ».

         Dans son road-movie léo­nar­do-tré­go­rois (car­net en main et les œuvres de Corbière en poche), Daniel Kay se forge une forme de « géo­poé­tique » chère à Kenneth White (citoyen de Trébeurden). Pourtant, le mot de « car­to­gra­phie inté­rieure » lui convien­drait mieux car les réfé­rences lit­té­raires ou artis­tiques ne manquent pas. « A Roscoff sur les quais/J’ai croi­sé Fernando Pessoa/​Sans doute une erreur ». (…) « La vague d’Alexander Harrison/​vaut bien/​Celle de Hokusai ».

     Ce ton déca­lé, nar­quois, un brin sar­cas­tique, fait sou­vent pen­ser à cer­tains haï­kus de Jack Kerouac. Le road-movie de Daniel Kay sur le sen­tier côtier regorge ain­si de scènes cocasses, de choses vues avec beau­coup de finesse. « Plateau de fruits de mer/​Une bou­teille de blanc/​Une ban­quette rouge » (…) « Bigorneaux bulots crevettes/​Un anglais/​Pisse devant la mer (…) Deux Belges en bras de chemise/​Attendent le ferry/​Tintins un peu tristes ».

     A l’affût, Daniel Kay regarde ses sem­blables. Mine de rien, il nous dit ce que l’homme fait de sa vie. Sous la plume, les pêcheurs du dimanche deviennent de « modestes orpailleurs » et des « aven­tu­riers de la len­teur ». Ou même des « sisyples heu­reux » quand on les retrouve, pêcheurs à pied, sur les estrans de grande marée.

         Le poète scrute les signes du temps. Se fait phi­lo­sophe. Par bouf­fées (géniales) il élève le débat. « Apparition de la baie/​Plus ancienne/​Que le lan­gage » (…) « S’ensevelir dans la beauté/​La baie l’ordonne/A chaque seconde ». Mais le cœur, sou­vent, est ser­ré. Daniel Kay n’arpente pas impu­né­ment un ter­ri­toire d’enfance. « Carantec il y a si longtemps/​La vieille Dauphine/​Le sou­rire de mon père ». En quête du bleu – sa cou­leur domi­nante – il cherche à quit­ter ce froid « à vous gla­cer les os ». Et, Sisyphe lui-même, il s’acharne à « Reprendre le sentier/​Finir le poème/​Commencer le poème ».

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