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Frère humain

Par |2018-08-17T05:09:33+00:00 26 janvier 2013|Catégories : Critiques|

Nous ouvrons le beau livre de Sylvie Fabre G., paru aux édi­tions L'Amourier, après avoir enten­du le titre : Frère humain. Nous voi­ci prêts. Le sceau du titre nous engage sur la voie de la fra­ter­ni­té d'avec notre pro­chain. Un livre fouillant la fra­ter­ni­té humaine en tant que poé­tique, cela donne à rêver ce que nous allons peut-être y trou­ver. Et les pre­miers poèmes nous mettent sur le che­min d'une parole aride, conte­nue, ser­rée, où la dure­té le dis­pute à la luci­di­té dou­lou­reuse, celle capable d'user de ses charmes pour trans­fi­gu­rer un état des lieux en sup­plé­ment d'espace.

 

Elle cherche le mort
le trouve sur la page, pro­di­gieux
tant de blond allié à tant d'air

 

Ce qui anime les lèvres est la mort qui "si féro­ce­ment bouge". Une poé­tique humaine va donc ici se fon­der, appuyée sur la mort, et les images déployées vont aug­men­ter d'une beau­té gla­cée, et donc au contact brû­lant, la peau de l'âme en appel de fra­ter­ni­té. L'omniprésence de la neige, dont Pierre Dhainaut dans sa remar­quable pré­face nous indique qu'elle efface les traces, les repères, et glace le quo­ti­dien, ren­force la pré­sence de l'absence dans son para­doxale sur­gis­se­ment. La neige. La parole, assi­mi­lée d'entrée à des "rais de pous­sières", image en sus­pen­sion dans l'air et pro­je­tant dans le regard l'éclat impal­pable que la grâce de la lumière nous rend silen­cieu­se­ment tan­gible.

Une fra­ter­ni­té ren­due par le relief d'éléments fra­giles. L'écriture confirme cet équi­libre pré­caire de l'humain en sa fra­ter­ni­té, par la mul­ti­pli­ca­tion des rejets sug­gé­rant des frac­tures, comme une parole bran­lante sur le fil de la vie. Mais ce pro­cé­dé ren­force dans le même mou­ve­ment le fil du souffle qui rejette au vers sui­vant la conti­nua­tion de la res­pi­ra­tion hale­tante, au souffle court. Attitude titu­bante mas­quant la sureté de son tra­jet mor­tel.

 

si vite, si vite
la neige aus­si manque
de temps mais pas d'éternité
pour battre le rap­pel

 

Chant ténu fait d'images et de construc­tion dyna­mique, mais bro­dé d'images – par­don – étin­ce­lantes.

 

Dans l'en-bas de la tombe
l'abeille de sa voix encore
bour­donne au suc de l'inachevé
poème qui fuit main­te­nant
l'altitude d'une parole

 

Cet étin­cel­le­ment dis­cret, comme incrus­té par défaut dans la fibre des vers, n'atténue pas la fausse joie du poème. Tout appel à l'éclat est contre­ba­lan­cé par l'ampleur déme­su­rée de son ombre :

 

A l'orée du bois, aujourd'hui l'habitation
du bou­quet – sur le vert la cendre
roses filantes de la fini­tude
le pré­sage et le germe
le terme et le chant d'avenir
l'attire dans son effu­sion de rouge
ce qui n'est plus au cœur de ce qui est
demeure en un lent éva­nouis­se­ment.

 

Mort. Cercueil. Effondrement. Echouage. Incinération. Cendres. Squelettiques. Deuil. Effacé. Taris. Meurtri. Le champ lexi­cal de la dis­pa­ri­tion pro­li­fère comme un can­cer de mots lorsqu'on s'enfonce plus pro­fond dans le livre. Le poème est un pis-aller à la mort qui emporte même le poème. La neige réap­pa­raît en par­tie finale de cette pro­ces­sion funèbre. Chaque mot ali­gné, vêtu de l'habit du deuil, forme une danse macabre ouverte sur le des-espoir, c'est à dire l'absence d'espérance empor­tant la parole dans sa dis­pa­ri­tion.

"La mort n'a pas le der­nier mot", nous ras­sure Pierre Dhainaut au sor­tir de sa pré­face, avant de pour­suivre : "avec l'amour, avec l'amour quand il affronte la mort, il n'y a pas de der­nier mot".

Il y a l'absence, nous sug­gère Sylvie Fabre G. L'absence pri­vant le Frère humain du der­nier mot.

 

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