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Géographiques (extraits)

Par |2018-08-21T02:51:56+00:00 16 novembre 2014|Catégories : Blog|

 

Ces poèmes sont les dix pre­miers d'un recueil qui s'appelle "Géographiques".

 

 

Les nuages étaient si courts qu’ils quit­taient nos mains avant même qu’on ait pu les sai­sir. La pluie n’était jamais très loin, il suf­fi­sait d’ouvrir les bras pour rece­voir quelques gouttes. C’était bien la peine d’être aus­si scru­pu­leux, de res­ter rai­son­nables. On serait mouillé de toute façon, alors, autant sau­ter dans les flaques d’eau en ren­trant ; autant jouer et s’amuser comme on le peut, avec des riens, de minus­cules plai­sirs qui nous font rire.

 

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Ébloui par les berges comme si elles étaient seules en ce lieu sans par­tage, sans rien qu’une lente remon­tée. Avancer tout au bord, si près de la chute et reve­nir mesu­rer l’étendue qui aspire, voir les enjeux, envi­sa­ger les risques. Paradoxe des contraintes qui se confrontent au vide en amont de la perte. Chant à peine rete­nu, le soleil suit la course des arbres. Songer à ren­trer avant la nuit, avant le silence.

 

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Parcours à venir sur la crête des îles. Au loin sur­nagent des bancs d’écume que la cha­leur sou­daine anime grâce à la lumière, comme une ren­contre pré­vue depuis long­temps. Nul besoin de se pré­sen­ter, l’écart des bouches reste le même. Il suf­fit d’attendre la pointe du jour afin de véri­fier l’escarpement des paroles. Tout semble dit par un simple geste de la main, une offrande à peine voi­lée.

 

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Les corps sans voix s’approchent du vide, sim­ple­ment pour voir, tan­dis que les mains sont ten­dues. La marche est acquise le long des pierres sages ; elles roulent par­fois en fai­sant un bruit creux de por­ce­laine ancienne. Grès et schistes s’opposent à la rigueur des points de vue tan­dis que l’eau devient l’enjeu dans laquelle l’aube s’écoule avant la pluie. Des dia­logues avec des morts naissent par­fois, et s’il arrive de leur par­ler il semble alors qu’ils répondent, sans colère mais sans rai­son, pour le plai­sir de s’entendre.

 

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Peut-être quand la lune arrive au bout du che­min n’a-t-elle pas encore per­du son aura. Les nuages couvrent d’ombres épaisses l’allée où il serait fou de s’aventurer, seul, par­mi des débris du ciel. Il faut trou­ver de l’aide auprès des arbres qui jalonnent le par­cours, ou bien tendre la main à ceux qui sou­haitent faire par­tie du voyage. Ne rien dire des choses funestes, par­ler comme on parle chez nous, comme on le fait au café autour des verres ; par­ler des choses simples, du linge à ran­ger avant que l’ombre inquiète ne cha­vire sur les rives.

 

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Les bruits chu­taient les uns après les autres sans qu’aucun signe ne soit à l’origine de la perte. Ce furent d’abord les oiseaux qui en pre­mier ces­sèrent leur long babillage jusque-là inin­ter­rom­pu. Puis ils dis­pa­rurent des haies, sans doute hap­pés par ces der­nières ; les arbres à leur tour stop­pèrent les bruis­se­ments le long de la route. Quelques trem­ble­ments les secouèrent encore pen­dant de longues minutes avant que leur ver­tige s’estompe dans une docile ago­nie. Enfin, toute acti­vi­té dis­pa­rut. Le ciel répan­dit sur le monde ses larmes blanches de paix et de silence.

 

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Quand les arbres concourent au bruit d’éternité de la forêt, ils se battent sans com­prendre qu’ils ont déjà per­du face à la pluie. Un oiseau par­mi d’autres fait entendre son cri ; c’est suf­fi­sant pour que le réel s’éclaire, car à peine se sont-ils envo­lés que les hommes prennent la parole. Elle est cette marge qui nous absente de l’heure à l’aplomb des regards. L’aperçu des voyelles est le même qu’hier, sans voix et sans res­sources autres que celles des bro­chets et des carpes glou­tonnes le long de la rivière et dans l’étang.

 

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À pas meur­tris, nous avions fran­chi les passes et étions ren­trés dans nos mai­sons ; l’automne venait juste d’apparaître et nous avions encore le goût des fruits dans la bouche. Mais il nous avait fal­lu faire vite même si, à mi-mots, nous nous étions arrê­tés par­fois, sus­pen­dus à notre che­min. Et au petit matin on enten­dait encore le cri des chouettes par-des­sus les toits. Dorénavant, la ville n’effrayait plus.

 

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Autour des paillis où dansent les oiseaux s’accumule la neige, long­temps sus­pen­due, demeu­rée lourde sous les pro­jets du ciel mal défi­nis. Au cruel par­cours des heures, qui pour­rait dou­ter des formes à venir après les pro­messes du dégel ? Dévoile tes ambi­tions aux oiseaux qu’ensanglantent les pâtures, le soleil est une larme à sécher sur ton front.

 

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Le vent souf­flait entre les mai­sons ; il sem­blait traî­ner avec lui de lourdes chaînes car on enten­dait dis­tinc­te­ment les chocs sur les troncs et les rochers dont les échos mon­taient jusqu’à moi. Combien de temps navi­gue­rait-il ain­si autour des construc­tions humaines ? Il mar­te­lait sans cesse, à peine pou­vais-je lais­ser échap­per un sou­pir entre deux rafales. Mais je savais que ça n’avait pas d’importance. Seule comp­tait ma déter­mi­na­tion à fixer des repères.

 

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