> George Oppen, éditions José Corti

George Oppen, éditions José Corti

Par |2018-10-15T13:15:06+00:00 17 juin 2012|Catégories : Critiques|

George Oppen est une énigme.

La mer­veilleuse col­lec­tion Série amé­ri­caine des édi­tions José Corti finit de nous en convaincre en publiant les œuvres com­plète de ce poète hors norme. Fondateur, avec Charles Reznikoff et Louis Zukofsky, de la confré­rie secrète des "objec­ti­vistes", ce cou­rant qui posait comme prin­cipe le retrait de la figure du poète au pro­fit du poème tra­vaillant à rendre compte objec­ti­ve­ment du réel, Oppen publie son pre­mier recueil en 1934, avant d'adhérer au Parti com­mu­niste et de ces­ser tota­le­ment d'écrire. Son silence va durer 25 ans, au gré d'un enga­ge­ment poli­tique qu'il n'entendait en aucune façon mêler à la créa­tion poé­tique.

C'est à ce niveau que la figure de George Oppen poète est exem­plaire. A l'inverse d'intellectuels com­mu­nistes fran­çais comme Aragon qui fai­saient de leur art poé­tique la tri­bune de leur foi dans l'idéologie mar­xiste, Oppen s'est tou­jours refu­sé à confondre art et poli­tique. S'il s'engageait dans le com­mu­nisme, c'était pour mener de manière abso­lue son mili­tan­tisme, et le poème à ses yeux ne devait souf­frir d'être confon­du voire com­pro­mis. En ces temps de misères, qui voyaient se pro­fi­ler et fina­le­ment adve­nir la Seconde Guerre mon­diale, il dou­tait de la capa­ci­té du poème à agir sur les souf­frances humaines et à consti­tuer dans cette optique un recours objec­ti­ve­ment poli­tique. Dans la poé­sie se jouait tout autre chose, bien plus sub­til, rele­vant de l'essence du lan­gage et le poème, s'il peut révé­ler le monde, per­met de tra­vailler au corps phi­lo­so­phique la réa­li­té de la vie, dans un rap­port au temps dif­fé­rent du temps de l'agitation poli­tique. Ainsi toute la vie de George Oppen assu­me­ra cet enga­ge­ment, cette loyau­té envers le poème ne devant pas être confon­due avec l'action poli­tique. Oppen par­ti­cipe à la Seconde Guerre mon­diale, est bles­sé griè­ve­ment pen­dant la bataille des Ardennes. Du fait de son adhé­sion au Parti com­mu­niste, il est for­cé de s'exiler au Mexique pour fuir la répres­sion mac­car­thyste avec sa femme Mary. Ils vivront de peu, iti­né­rants, vaga­bonds, dans une pau­vre­té consen­tie.

            A la fin des années 50, le poète Oppen revient à la sur­face de la vie de George Oppen. Il enchaîne les recueils et les publi­ca­tions, incar­nant la figure exem­plaire de l'homme moral, du poète tâchant de dire dans les tumultes inouïs du siècle et les muta­tions ful­gu­rantes et for­ce­nées qu'ils fai­saient subir à l'humanité, sa véri­té. D'ailleurs pour Oppen, comme le sou­ligne Eliot Weiberger dans l'excellente pré­face à ces œuvres com­plètes, "la poé­sie est d'abord un test de véri­té". Et il s'agit de vivre en confor­mi­té, en hon­nê­te­té, avec l'idée que l'on se fait du juste rap­port entre le lan­gage, l'homme et le monde. Aussi la poé­sie de George Oppen est-elle essen­tiel­le­ment faite de ques­tions plu­tôt que de réponses. Sans méta­phore. Principalement phi­lo­so­phique. Les thèmes qui l'animent sont simples : les bateaux du Maine, son amour pour Mary, la guerre et les tran­chées, les gens obser­vés dans leur quo­ti­dien moderne, toutes choses qui lui étaient don­nées de voir, et rien de plus, rien qui puisse aller au-delà et faire déri­ver la poé­sie vers des pers­pec­tives non vécues, sur­réa­listes voire fan­tai­sistes. Car la vio­lence de la moder­ni­té l'exigeait du poète. Voir, rendre compte, his­ser le lan­gage à hau­teur du vécu, afin de his­ser la conscience au plus nu du réel subi dans la chair.

Si la poé­sie de George Oppen est si tou­chante, si cap­ti­vante, c'est sans doute en ver­tu de ce moment pré­cis du monde auquel elle prend part et dans lequel elle s'inscrit tout en cher­chant à demeu­rer à la juste hau­teur de ce moment, sans dénon­cer rien ni per­sonne, sans annon­cer des len­de­mains qui chantent.

            Nous sommes en pré­sence, avec Oppen, d'une figure exem­plaire dans son enga­ge­ment au cœur de ce qui fonde la valeur humaine, exem­plaire dans son enga­ge­ment dans les pro­fon­deurs de ce qui fonde la valeur du poème. L'édition de sa Poésie com­plète, tra­duite et menée par Yves di Manno, est un évè­ne­ment d'importance. Elle indique un che­min pra­ti­cable dans l'attitude exem­plaire des­si­née par une vie et une œuvre.

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