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Gide/​Jammes, correspondance

Par | 2018-02-22T09:25:44+00:00 1 mars 2015|Catégories : Critiques|

 

andré gide à fran­cis jammes

{Cuverville, same­di 28
ou dimanche 29 août 1897}

Cher Faune,

À pleine bouche je sème tes vers ; je sème encore ; je lis à Pierre Laurens ; c'est la nuit ; il est déjà cou­ché ; un silence infi­ni nous entoure.

Je lis à Ghéon « La Mort du Poète » ; nous sommes seuls avec Madeleine dans l'énorme salon de Cuverville ; la lampe ; ma sœur Jeanne et son fian­cé, mon ami, rentrent d'une pro­me­nade « noc­turne » (Athmann) — on les fait attendre dans l'antichambre pour ne pas trou­bler cette lec­ture. On pleure ; on t'aime ; on te bénit.

 

La lire ain­si, cette lettre qui vou­drait col­ler de près à la vie ; la lire en vivant ce mou­ve­ment et ces émo­tions avec eux ; mais encore en s'imaginant à la place de Jammes quand il la reçoit, dans son désert pyré­néen, empres­sé et sau­tant des pré­po­si­tions pour arri­ver plus vite… à quoi ? être béni ? Car, peut-être, rêve-t-il de rece­voir une appro­ba­tion, une marque de com­pré­hen­sion, voire un acte de contri­tion d'André à la suite du sévère juge­ment qu’il a émis au sujet des Nourritures ter­restres sous la forme d’une Lettre à Ménalque (le nar­ra­teur des Nourritures) parue en juillet 1897. Laquelle lettre est repro­duite en annexe de cette édi­tion qui réunit toutes les garan­ties savantes et un grand agré­ment de lec­ture.

Qu'y répondre ? pour­suit Gide dans une ques­tion qui n’est pas rhé­to­rique. Que pût-il répondre, en effet, à cette « Lettre à Ménalque » (qui lui) est affreu­se­ment dou­lou­reuse.

Les sujets sont si nom­breux au fil de ces 400 pages, je me can­ton­ne­rai à cette contro­verse autour des Nourritures qui est assez repré­sen­ta­tive de l’ensemble. S’il en admire l’écriture, Jammes est outré de cet éloge du bon­heur, au nom de la sim­pli­ci­té chré­tienne, au nom de la médio­cri­té des vil­lages. Peut-être, par anti­ci­pa­tion, au nom de cette femme « incon­nue vieille et estro­piée » à qui il dédi­ca­ce­ra en 1901 son Triomphe de la vie. Texte qui éloi­gne­ra de lui André et Madeleine Gide.

Mais reve­nons à 1897, Gide lui répond :

 Dois-je affec­ter, dis, triste Faune de n’avoir jamais voya­gé ? Dois-je chan­ter uni­que­ment, pour simu­ler que je n’ai jamais rien vu d’autre, les louanges de mon jar­din nor­mand, de ma mai­son ici, où la seule eau qu’on boive est une eau de citerne par­ci­mo­nieu­se­ment recueillie ? (…) Crois-tu donc, bon Faune, qu’en le jar­din secret de Ménalque, un réser­voir caché, plein de larmes, ne soit pas ?

 

Mystère de cette ami­tié que le demi mil­lier de lettres de cette édi­tion, la pre­mière à être com­plète, tente d’éclairer. L’introduction fait le point sur ce que l’on sait des situa­tions si éloi­gnées de ces deux épis­to­liers que réunissent la créa­tion lit­té­raire, une admi­ra­tion réci­proque et sin­cère et, comme l’écrit Pierre Lachasse, un « même besoin d’utopie épis­to­laire où l’élan vers l’autre se dis­tingue par­fois mal de la mise en scène de soi ».

Au moment d’aborder le volume, j’arrivais empreint d’une double image : d’un côté, Gide, urbain et mon­dain, au centre du monde des lettres ; de l’autre, Jammes, ami des ânes, irra­diant de l’aura dis­crète des grands oubliés, en haut des esca­liers de la sagesse, aux limès des nuées mon­ta­gnardes. D’un côté, le champ lit­té­raire et ses arran­ge­ments, comme disait Bourdieu, de l’autre la Nature, quelque chose de pri­mi­tif et de pur, ce qu’entérinent les appel­la­tions ami­cales de Faune (Jammes) et de Pâtre (Gide), en tête de nom­breuses lettres.

C’est Jammes qui a com­men­cé par don­ner du « pâtre » à Gide, c’est Jammes qui peu à peu s’enhardit à en faire un « apôtre ». Lui repro­chant ensuite de ne pas assez répondre à cette iden­ti­té :

 

Ne sois donc point triste de mon appré­cia­tion des N. ter­restres. C’est un des plus grands age­nouille­ments devant Dieu qui aient été criés — que ton livre, à part qqs insi­gni­fiants détails. Il m’a remué jusqu’au fond de l’âme et il est encore sur cette table d’Abos où nous le reli­sons cette nuit. Je n’ai fait, en somme, que célé­brer dans ma lettre les silences splen­dides de ton âme, et rien que pen­ser à sa beau­té me fait pen­cher la tête et presque san­glo­ter. Ce livre, tu m’entends, tu le refe­ras et alors tu brû­le­ras ces nour­ri­tures parce qu’elle seront dans l’autre — autre­ment.

Ah ! Le jour où tu te lève­ras de toute ta taille d’apôtre, le jour où j’entendrai suin­ter les citernes de tes pleurs, alors, ô mon ami je sau­rai que tu es André Gide.

 

Gide ne s’est jamais vu en apôtre (en faux pro­phète, oui), mais Jammes, lui, m’a tout l’air de se prendre pour Jésus !

La réponse de Gide se passe de com­men­taire (Octobre 1897) :

 

Ah ! cher ami, moi, t’en vou­loir !? Quand je vou­drais pou­voir t’embrasser comme un frère.(…) si cette œuvre admi­rable que tu sou­haites me voir écrire (…) n’apparaît pas, ce me sera déjà quelque gloire d’avoir pu te don­ner à croire qu’un jour je la pour­rais écrire…

 

Éclairant exemple du clas­si­cisme de Gide et sur­tout de sa méfiance à l’égard des faci­li­tés de la rhé­to­rique comme de l’ivresse lyrique, aux­quelles, au mépris de tout réa­lisme, Jammes suc­combe.

Dans le fil de cette conver­sa­tion où se mêlent les consi­dé­ra­tions édi­to­riales, — la petite cui­sine —, les élans du cœur et les contro­verses lit­té­raires et morales, le faune Jammes appa­raît moins faune que dur, dog­ma­tique, et cher­chant à entraî­ner son cor­res­pon­dant vers son enclos (parois­sial) d’une main ferme de pas­teur.

Cette édi­tion, nour­rie d’une grande connais­sance de la socio­lo­gie du monde des lettres montre com­bien la situa­tion, géo­gra­phique, sociale et psy­cho­lo­gique d’un auteur informe son œuvre. Si Jammes sublime, au prix de déchi­re­ments inté­rieurs et sociaux, une condi­tion pro­vin­ciale et assez mar­gi­nale, Gide, dès le départ, embrasse large et se laisse, presque natu­rel­le­ment, tra­ver­ser par les méta­mor­phoses que connaît son époque (ne pas oublier qu’ils sont autant du XIXème que du XXème siècle). Et cet échange, pas­sion­nant parce que ten­du en per­ma­nence, reflète aus­si les liens et les pro­fondes frac­tures de la socié­té fran­çaise au tour­nant du siècle.

Jammes en sort moins pur mais plus com­plexe et plus vivant que sa sta­tue qu’on révère au pied des Pyrénées. Quant à Gide, cette publi­ca­tion est une invi­ta­tion à relire celui qui mani­fes­ta, dans son jour­nal comme dans ses œuvres, une luci­di­té sur lui, une capa­ci­té à se contre­dire et médi­ter sur ses contra­dic­tions. Gide, qu’une employée de sa mai­son avait qua­li­fié de « vieux con », appa­raît ici d’une infi­nie déli­ca­tesse, d’une atten­tion à l’autre et, au fond, d’une sim­pli­ci­té chré­tienne des plus authen­tiques.

Un der­nier mot pour invi­ter ceux qui ont sous la main l’ancien Pléiade ras­sem­blant ses romans, à lire ou relire les notices où sont expo­sés les tour­ments lit­té­raires et spi­ri­tuels de Gide, avant, pen­dant et après les publi­ca­tions des Nourritures ter­restres et de la Symphonie pas­to­rale.

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