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Giuseppe Gioachino Belli

Par |2018-08-17T04:06:50+00:00 7 décembre 2013|Catégories : Blog|

Étrange des­ti­née que celle de ce bureau­crate romain, bal­lot­té par les diverses for­tunes qui agi­tèrent l’État pon­ti­fi­cal – auquel il dut tou­jours sa sub­sis­tance – et la future Unité ita­lienne, poète habile mais sans génie en ita­lien, assi­du des Académies locales, enfin sécu­ri­sé par un bon mariage qui lui per­mit de s’adonner à ce « vice impu­ni » (et secret) de l’écriture en lan­gage roma­nes­co. Un déli­cieux mélange de dia­lecte local, for­te­ment mâti­né de napo­li­tain, de jar­gon carac­té­ris­tique de toute grande ville, d’italien en voie de moder­ni­sa­tion et d’alternative ins­crite dans la tra­di­tion romaine, dont il allait bien­tôt suivre de près la fixa­tion exi­geante, phi­lo­lo­gique, lit­té­raire, pour lui don­ner en bref ses lettres de noblesse. Sarcastique avec les puis­sants, oppo­sé aux raides abs­trac­tions « jaco­bines » dont sa famille eut à souf­frir quand il était enfant, admi­ra­tif de l’inventivité et du féroce goût de vivre d’un petit peuple dont il n’était pas. Des poèmes à l’étonnante maî­trise for­melle, dont pour­rait-on dire, naît véri­ta­ble­ment le romain en tant que langue : jusqu’au Pasolini des Ragazzi pour le moins. Inédits, cir­cu­lant sous le man­teau, sou­mis aux varia­tions de toute trans­mis­sion infor­melle, ses plus de 2000 son­nets dia­lec­taux allaient bâtir le gran­diose monu­ment de la « plèbe » romaine, avec son revers de pou­voir, de vio­lence et d’abus d’une Église cor­rom­pue et sécu­la­ri­sée. Et sur­tout, son extra­or­di­naire richesse cultu­relle et lin­guis­tique due aux apports anciens (le ghet­to juif, l’héritage du Latium) et modernes (l’afflux de Toscans et de méri­dio­naux atti­rés par les emplois d’une Rome noire de plus en plus fai­néante et para­si­taire). Sonnets roma­nes­chi et son­nets tout court (une forme inven­tée, on le sait, plus de six siècles aupa­ra­vant en Sicile), qui demeurent, dans l’éclat sar­cas­tique et vital de leur acui­té, leur per­fec­tion baroque, leur langue à la fois mino­rée et « en avant » de son temps, aus­si un reflet inéga­lé d’une socié­té par­ve­nue au bout d’une invo­lu­tion his­to­rique désas­treuse, en voie de décom­po­si­tion avan­cée, comme un grand réser­voir gâté, « ver­mi­neux » (Zanzotto) d’où sont nées pour finir les deux seules très grandes œuvres poé­tiques du remuant XIXe siècle ita­lien, Giacomo Leopardi e Giuseppe Gioachino Belli (1791-1863). Ce der­nier, par­fois, signait ses flèches poé­tiques 996 (sigle imi­tant ses ini­tiales minus­cules : ggb), presque une marque dia­bo­lique inver­sée pour la cen­sure ecclé­sias­tique, et la mémoire de l’Inquisition dont le pétrar­quiste Giovanni Di Michele, on l’a dit[1], ou Campanella, et tant d’anonymes, avaient eu encore à pâtir. On appré­cie­ra, ci-des­sous, la funèbre gran­deur des « cadavres de morts », réunis dans la Chapelle Sixtine pour une petite messe (ou cha­pelle) papale, magni­fique fan­tôme de l’imaginaire bel­lien (G. Vigolo). Au delà, bien sûr, de toute valeur docu­men­taire à laquelle ne se réduit jamais la vraie lit­té­ra­ture.

La tra­duc­tion, fidèle aux choix habi­tuels de pré­ci­sion et d’inventivité (y com­pris lan­ga­gière) dont nous avons par­lé naguère ici même[2], atten­tive bien sûr, autant que faire se peut, à la moda­li­té du poé­tique vou­lue par l’auteur, mais sans oublier les exi­gences de la langue des­ti­na­taire (la rime, par exemple, ne sau­rait aujourd’hui pri­mer sur tout le reste), a ten­té de trans­po­ser des formes sans équi­valent en fran­çais. Elle a évi­té l’argot au pro­fit d’une langue par­lée-écrite, touf­fue d’élisions, pro­po­sant çà et là quelque menue inno­va­tion que le tra­duire en soi devrait ame­ner plus géné­ra­le­ment, sans enflure volon­ta­riste, dans le texte d’arrivée (ain­si, comme je l’avais fait déjà dans les son­nets publiés[3], je pro­pose de mar­quer d’un accent cir­con­flexe de ‘liai­son’ les crases ou sine­le­fi de l’italien, qui ne font qu’une posi­tion de deux syl­labes conti­guës tou­jours per­cep­tibles : « il y^a », par exemple, comp­tant pour deux posi­tions seule­ment, « et^à » pour une) ; et, idéa­le­ment, jusqu’à un léger « dépla­ce­ment » pro­vi­soire de la langue des­ti­na­taire même. Aucune pré­ten­due sub­ver­sion là-dedans, dont par­fois quelque nou­veau tra­duc­teur s’enivre. Le vers, enfin, et à l’inverse des choix impairs tou­jours pri­vi­lé­giés dans les ver­sions de Dante ou de Leopardi pro­po­sées ailleurs (voir n. 2), ne pou­vait qu’être ici d’emblée recon­nais­sable (en fran­çais) et si pos­sible drôle, c’est-à-dire avant tout dan­sant : donc le cor­res­pon­dant « natu­rel » de l’ende­ca­silla­bo ita­lien, notre bon vieux déca­syl­labe. Si cette danse va bien de l’avant, fût-ce entre deux tré­pi­gne­ments rageurs sur place, il appar­tient au lec­teur de le dire.

En Italie, c’est un spé­cia­liste de Leopardi, non par hasard – notre ami Lucio Felici –, qui est en train de pré­pa­rer la nou­velle édi­tion com­plète des Sonnets de G. G. Belli, en col­la­bo­ra­tion avec P. Gibellini. Nous l’attendons avec impa­tience.

(JcV)

 

 

[3] Par ex. dans Belli da Roma all’Europa (prés. F. Onorati – A. Prete), Rome, Aracne, 2010 (voir aus­si  http://​nosi​ta​lies​pa​ris3​.word​press​.com/​t​a​g​/​b​e​l​li/ ).

 

Sonnets de G.G. Belli sur la papau­té (et alen­tours),
tra­duits par J.-Charles Vegliante 

 

 

Er pas­sa-mano

Er Papa, er Visceddio, Nostro Siggnore,

è un Padre eter­no com’ er Padr’ Eterno.

Ciovè nun more, o, ppe ddí mme­j­jo, more,

ma mmore sola­mente in ne l’isterno.
Ché cquan­no er cor­po suo las­sa er gover­no,

l’anima, fer­ma in ne l’antico onore,

nun va nné in para­di­so né a l’inferno,

pas­sa sub­bi­to in cor­po ar zuc­ces­sore.
Accusí ppò vva­riasse un po’ er cer­vel­lo,

lo stòm­mi­co, l’orecchie, er naso, er pelo ;

ma er Papa, in quant’a Ppapa, è ssempre quel­lo.
E ppe cques­to oggni cor­po dis­ti­na­to

a cquel­la indig­gni­tà, ccas­ca dar celo

senz’anima, e nun por­ta antro ch’er fia­to.

 

                        La r’passe

Le Pape, ce Sous-Dieu, notre Seigneur,

est un Père éterne, comm’ le Père-Éterne.

Donc il meurt pas, ou pour mieux dire : il meurt,                                                        
mais meurt seul’ment dans sa par­tie externe.
Car lorsque son corps cess’ de gou­ver­ner,

l’âm’, res­tant ferme en son ancien hon­neur,

n’va ni au para­dis, ni en enfer,

mais passe aus­si­tôt d’dans son suc­ces­seur.
Si bien qu’ont beau chan­ger un peu : cer­velle,
esto­mac et oreilles, et poils, et nez,

le Pape est tou­jours l’même en tant que tel.
Pour cett’ rai­son, chaque corps des­ti­né

à une telle encharge, tombe du ciel

sans âme, par son seul souffle ani­mé.
4 oct. 1835
                                                                                  

Le cariche nove

Che scom­bus­so­lo, eh ? che mmu­ta­zione !
Da quarche ggiorn’ impoi dove t’accosti
nun tro­vi ppiú ggni­su­no a li su’ pos­ti ;
e chi ppri­ma era Erode oggi è Nerone.
Si cqua ddu­ra accusí nem­man­co l’osti
faran­no ppiú l’istessa pro­fes­sione,
ché cqui ades­so oggni sce­to de per­zone
sfo­de­ra li su’ meri­ti annis­cos­ti.
Preti, sbir­ri, pre­la­ti, moz­zo­rec­chi,
spie, car­di­na­li, ggiu­dis­ci, copis­ti,
te li vedi frul­là come vver­tec­chi.
Spiggneno tut­ti, e vann’ avan­ti, van­no ;
ma in tan­ti pipi­na­ri e acciac­ca­pis­ti
chi ssa ar Papa che impie­go je daran­no ?
                                                   

               Les nou­velles charges

Quel boul’versement, hein ? Quell’ muta­tion !
Depuis quelques jours, où que tu t’avances,
tu ne trouv’s plus per­sonne à sa vraie place ;
et qui était Hérod’, le v’là Néron.
Là, si ça conti­nue, mêm’ les tau­liers
ne vou­dront plus faire leur pro­fes­sion,
car chaque genre de popu­la­tion
se glo­ri­fie de mérit’s bien cachés.
Prêtres, sbires, pré­lats, coupe-gous­sets,
espions, car­di­naux, jug’s, et mêm’ copistes,
tu les vois tour­noyer comm’ des totons.
Ils poussent tous les autr’s et se pro­pulsent ;
mais dans ces fourmilièr’s écrase-pieds,
qui sait au Pap’ ce qu’ils vont lui r’trouver ?
.                                                               (1847)

Publiés dans : http://​nosi​ta​lies​pa​ris3​.word​press​.com/
(ver­sion légè­re­ment dif­fé­rente)

 

                 Au patron Marcello

Qui donc a bâti Rome et l’Vatican,
le Capitole, et ‘Peuple’, et le Château ?
C’est Romulus et Rémus, Marcello,
alors qu’aucun des deux n’était romain.
Mais l’un et l’autr’ vou­lant être souv’rain
de ce nou­veau pays qu’était si beau,
cha­cun frère enne­mi de son fré­rot
se mir’nt d’accord le cou­teau à la main.
Les coups d’surin volèrent jusqu’au ciel,
et Rome devint, dès le pre­mier jour,
comme aujourd’hui, une Tour-de-Babelle.
Tout le monde eut sa dose de rillons ;
et Rome, ces deux-là s’la dis­pu­tèrent,
mais vint le Pape, reti­rer les mar­rons.
                                                                                             (27 novembre 1833)

             Le choix d’un pape

Je suis souf­fleur de verre, oui, souf­fleur,
je suis un rien, une bille, un couillon :
mais la rai­son, je la connais par cœur
comme n’importe qui qu’entend rai­son.
En choi­sis­sant un Pape, mon doc­teur,
dans une soixan­taine de per­sonnes,
et par­fois moins encor’, c’est plu­tôt rare
qu’on tire avec lui les qua­li­tés bonnes.
Pourquoi faut-il tou­jours qu’ce soit l’un d’eux ?
Pourquoi de temps en temps on n’élit pas
un brave homme occu­pé à son bou­lot ?
Supposons : je suis là, gon­flant mon verre ;
entre un’ grosse Éminenc’ qui me dit : Toi,
maître Truc, c’est vous l’Pap’ : v’nez à Saint-Pierre.
  

22 déc. 1834

 

Le cap­pelle papale

La cap­pel­la papale ch’è ssuc­ces­sa
dome­ni­ca pas­sa­ta a la Sistina,
pe tut­ta la qua­re­si­ma è ll’istessa
com’è sta­ta dome­nic’ a mmat­ti­na.
Sempre er Papa viè ffo­ra in por­tan­ti­na :
sempre quarche Eminenza can­ta mes­sa ;
e cquel­lo che ppiù a ttut­ti j’interessa
sc’è ssempre la su’ pre­di­ca lati­na.
Li Cardinali sce stan­no aric­cor­ti
cor bar­boz­zo inchio­da­to sur bre­via­rio,
com’e ttan­ti cada­ve­ri de mor­ti.
En nun ve dan­no ppiù sse­gno de vita
sin che nun je s’accosta er cau­da­ta­rio
a dijje : « Eminentissimo, è ffi­ni­ta ».  

 

                 Les cha­pelles papales

La cha­pelle papale qu’on ramène
depuis dimanch’ der­nier à la Sixtine,
c’est la même pen­dant tout le carême :
rien de neuf donc ce dimanche à matines.
En chaise à por­teurs l’pape se radine ;
tou­jours quelque Éminence chante messe ;
et ce qui plus que tout les inté­resse,
il y^a tou­jours une homé­lie latine.
Les car­di­naux y^assistent concen­trés,
la galoche clouée sur leur bré­viaire,
comme autant de cadavres d’ tré­pas­sés.
Et ils ne donnent plus signe de vie
jusqu’à qu’ s’approche d’eux le cau­da­taire,
à dire : “Éminentissim’ , c’est fini”.

14 avril 1835

 

             L’vrai vicaire de Jésus-Christ

Pie est sem­blable au Christ, et ces débiles
feraient mieux d’nous lâcher les rou­bi­gnoles.
De fait, tu veux voir ça, mon cher Loyal,
si Christ et Pape Pie sont bien pareils ?
Le Christ pour nos péchés uni­ver­saux
com­bat­tit contre scrib’s et pha­ri­siens,
et Pie, tom­bé aux mains des phi­lis­tins,
rame avec les pré­lats et car­di­naux.
Pie, comm’ le Christ, a sa cou­ronn’ d’épines,
et doit faire Eccehomo sur sa loge
à une foule folle et jaco­bine.
Et qu’il ne se fie pas à ces hauts cris
et bra­vos et de claque et fleurs en neige :
qu’il repense aux rameaux et^au cru­ci­fix ! 

8 nov. 1846 

 

 

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