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Grenier du Bel Amour (3)

Par | 2018-05-25T16:50:22+00:00 10 novembre 2013|Catégories : Blog|

Décidément la fin du XIX° siècle, et les pre­mières décen­nies du XX°, auront été riches de poé­sie dans tout l’espace ger­ma­no­phone : enté sur la « rêve­rie » sym­bo­liste, on y voit peu à peu s’éployer tout de qui va don­ner lieu au sur­réa­lisme (dans sa ver­sion la plus réelle – et non pas comme nous l’avons trop sou­vent fan­tas­mé en le pliant à nos fausses rai­sons), puis à l’expressionnisme dans sa volon­té de voir der­rière les appa­rences : Fritz Lang et ses Nibelungen, ou sa Liliom, ne sont jamais très loin, et on a vite fait de consta­ter, der­rière les diver­gences appa­rentes, tout ce qui fait la paren­té d’un Rilke, d’un Kafka, d’un Thomas Mann, d’un Stefan George ou d’un… Carl Gustav Jung, qui s’inscrit d’évidence dans ce phy­lum d’inspiration et dans cet hori­zon de réflexions.

Et c’est ain­si qu’il nous est don­né aujourd’hui de redé­cou­vrir (en bilingue, s’il vous plaît !.), les poèmes abso­lu­ment vision­naires d’un Ludwig Derleth. Mélange de mys­tique chré­tienne pous­sée jusqu’à l’extrême, et, à l’école de Friedrich Nietzsche et de ses Dithyrambes, de dio­ny­sisme exal­té – pas très loin, en tout cas, de la phi­lo­so­phie d’un Klages et de tout ce qu’elle a lit­té­ra­le­ment révo­lu­tion­né dans cette aire de culture. Choix de poèmes qui s’imposait, tous tirés du Coran Franc (com­ment don­ner l’œuvre tout entière ?), et qui nous fait navi­guer d’Eleusis et de ses éter­nels mys­tères jusqu’au « Saint » qui fai­sait (pro­vi­soi­re­ment ?) clô­ture à ce recueil.

Impossible de ne pas trem­bler, par exemple, en lisant que « Animé par le par­fum sauvage/​ je m’arrête sur le versant/​ où dans le calme profond/​ par­mi les bleus piliers de basalte/​ la jeune forêt sou­lève ses cimes,/ le der­nier bruit de la hache s’évanouit/ et la Sibylle scin­tillante et bleue/​ tisse le silence, tou­jours plus dense. » Vers que suivent immé­dia­te­ment les nota­tions que voi­ci : « Noyé dans le vin rouge et ivre du soleil/​ déjà le jour a som­bré dans les bras de la nuit./ La peine s’écoule et vague pour vague/​ mes dou­leurs suivent ses flots./ Clair de lune et lueurs de crépuscule/​ inondent les rochers de ma demeure./ Le silence gran­dit dans ma cellule./ Voici venue l’heure où s’éveille mon cœur. » Lointain écho de Baudelaire et de son son­net « Sois sage, ô ma dou­leur… », évo­ca­tion plus ou moins détour­née de cet « occul­tisme » qui a per­mis à des géné­ra­tions entières d’échapper à l’impérialisme d’une rai­son sèche, domi­nante, et bien trop sûre d’elle-même, ouver­ture à cet « au delà de tout » qui pré­pa­rait son retour (par­fois dans la ter­reur de l’Histoire et le pire de ce que peuvent concoc­ter les humains), dans l’inconscient le plus pro­fond de l’Occident…

Alors, même si nous pou­vons regret­ter que ne soient pas offerts – au moins ! – quelques extraits des Métamorphoses de Pandora, nous allons tout droit vers cette der­nière dis­pen­sa­tion : «  Instant sans fin, si intime, si éternel,/ m’élever par mes pen­sées vers l’Ether,/ vaincre de la terre les der­nières barrières,/ m’attacher fer­me­ment à la ronde dorée,/voilier dans l’azur,/ diri­ger mon voyage vers de nou­veaux cieux/​ tout près des yeux du monde divin./ Païen et chré­tien ne sont plus,/ le sen­ti­ment cos­mique s’évapore ici,/ ici la fon­taine boit à la mer de Dieu. » Où se récon­ci­lient et se sup­plé­mentent les contraires – là-bas, tout là-bas – dans l’éternité qui gît au secret de nos âmes…

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