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Grenier du Bel Amour (6)

Par |2018-10-21T01:36:39+00:00 6 janvier 2014|Catégories : Blog|

Je pense que tout le monde connaît, ne fût-ce que de nom, Jean-Paul de Dadelsen. Cet auteur qui, comme le montre bien Gérard Pfister dans un texte ins­pi­ré, est à la fois fran­çais, alle­mand, anglais et… alsa­cien dans son écri­ture.

Je vou­drais pour­tant reve­nir sur ce que l’on a réuni sous le titre  La beau­té de vivre, et qui recueille les lettes qu’il envoya dans son ado­les­cence à son oncle Eric, accom­pa­gnées de quelques poèmes au même cor­res­pon­dant.

Petit ouvrage pré­cé­dé par quelques consi­dé­ra­tions (pré­cieuses) de cet oncle sous son nom d’Erik Jung. Qui font bien res­sor­tir le rap­port étroit de Dadelsen à la musique (n’entend-on pas dans les vers de sa « matu­ri­té » comme l’écho de ces anges musi­ciens dont par­lait Jean Chrysostome dans son trai­té sur L’incompréhensibilité de Dieu ?), de même qu’aux ori­gines reli­gieuses de sa tra­di­tion fami­liale – une tra­di­tion contre laquelle il a tant lut­té, mais qui, nolens volens, l’aura tant mar­qué… : « S’il m’est per­mis de lais­ser par­ler le musi­cien qui par­fois vibre en moi, je ne puis m’empêcher d’établir un paral­lèle qui me paraît sin­gu­liè­re­ment frap­pant entre le poète Jean-Paul de Dadelsen et le com­po­si­teur Arthur Honegger. Les deux sont de race alé­ma­nique, de culture et de for­ma­tion fran­çaises, d’éducation pro­tes­tante. Nous trou­vons chez l’un comme chez l’autre une vie inté­rieure pro­fonde et par­fois mys­té­rieuse, ils expriment leurs pen­sées et sen­ti­ments sans gran­di­lo­quence et sans super­la­tifs, avec mesure et même une cer­taine pudeur, en choi­sis­sant avec pru­dence leurs moyens d’expression. N’est-ce pas là un cri­tère essen­tiel du vrai artiste, peut-être même de l’artiste pro­tes­tant en par­ti­cu­lier ? » (Je recon­nais sans pro­blème que c’est moi, gra­phi­que­ment, qui attire l’attention sur la der­nière phrase…). Toujours est-il que c’est à lire ces lignes que j’ai enfin com­pris pour­quoi, si sou­vent, j’ai choi­si par le pas­sé de lire du Dadelsen en écou­tant en même temps un vinyle de Pacific 231, ou de vieux 78 tours de La danse des morts !

Et si je fais ain­si réfé­rence à « l’incompréhensibilité de Dieu (sans m’en être consciem­ment ren­du compte sur le moment), com­ment ne pas être pro­fon­dé­ment d’accord avec cette remarque de Pfister : « Dans un des poèmes épars de Jonas, Dadelsen pose cette ques­tion : « D ‘où vient en moi cet éti­re­ment incon­nu, tou­jours plus inap­pris ? /​ Je sais /​ Tu fais le vide en moi. /​ Mais cet espace qu’en moi tu creuses, tou­jours plus vacant, plus sonore, /​ Pour quel Maître, pour quelle Voix ? » C’est pré­ci­sé­ment l’image qu’utilise Tauler dans un de ses ser­mons les plus célèbres : « (…) Pour que Dieu entre, il faut néces­sai­re­ment mettre la créa­ture dehors. (…) Il faut chas­ser tout ce qui est en toi, tout ce que tu as reçu (…). L’homme doit donc se lais­ser prendre , vider et pré­pa­rer. »

Et s’il est vrai que Dadelsen, en ces années de jeu­nesse, sacri­fie encore au rythme et à la rime tra­di­tion­nels (« Ô Nature, pour­quoi trou­blez-vous mon amour ? /​Le soir est dou­lou­reux comme un bai­ser de femme,  (on dirait presque du Baudelaire !) /​ Je sens flot­ter dans l’air un par­fum trouble et lourd /​ Des sou­ve­nirs amers remontent à fleur d’âme… », il n’en reste pas moins que nous sommes ici intro­duits aux pré­misses de ce qui devien­dra l’une des plus grandes œuvres poé­tiques du siècle pas­sé, et que nous pou­vons aper­ce­voir, in sta­tu nas­cen­di, tous les thèmes qui irri­gue­ront ensuite des textes si sin­gu­liers.

Je n’ignore pas que ce recueil est paru voi­ci déjà quelques mois… Mais il faut le temps de s’en « imbi­ber ». Et je ne peux sou­hai­ter de meilleure aven­ture à quelqu’un que de le décou­vrir à son tour !

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