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Grenier du Bel Amour (8)

Par | 2018-05-24T23:10:02+00:00 6 avril 2014|Catégories : Blog|

On connais­sait déjà bien de Jean Arp ses sculp­tures et ses pein­tures, qui l’avaient impo­sé comme l’un des « lea­ders » de l’abstraction moderne. On savait pour­tant beau­coup moins qu’il avait été aus­si poète, et qu’il avait pon­du nombre de textes où l’on res­sent tou­jours plus ou moins l’influence dadaïste – à laquelle, on  se le rap­pelle peut-être, il avait lar­ge­ment suc­com­bé, au moins pour un temps.

Lorsqu’il invente par exemple la langue fir­gel, n’est-ce pas dans cette cou­lée qu’il se situe ?

 

     « La belle langue fir­gel
    c’est s’attarder rêver
    pen­ser et fan­tas­mer… »

 

Nous ne sommes pas très loin ici du Tzara de la grande époque…

Sauf que Arp ne peut pas se conten­ter de ces simples « jeux ». Il lui faut « dire » (fût-ce, sou­vent, avec les mots les plus simples – par où il rejoint secrè­te­ment beau­coup de ses com­po­si­tions « abs­traites ») :

 

     « Qu’est-ce qui te rend si déses­pé­ré­ment triste ?
     Est-ce la bouche béante et muette du cau­che­mar ?
     Est-ce le tuteur qui dévore le pupille ?
     Est la bouche qui rentre vide et affa­mée ?
    Est-ce qu’il ne s’agit pas d’une bouche mais d’une gueule ?
     Est-ce la gueule qui dévore mille et mille bouches ?… »

 

En atten­dant ces ques­tions aus­si bien mar­quées d’un tran­quille déses­poir que d’une intense révolte :

 

     « un pauvre homme aime­rait s’échapper
     de la mai­son de fous qu’est la terre.
     Il ne sait com­ment faire
     et de plus il meurt de faim.
     non il ne pos­sède plus rien
     de visible ou d’invisible… »

 

Toutes phrases que sauve cette sub­tile iro­nie devant toutes les « doc­trines » spi­ri­tuelles ou méta­phy­siques :

 

     « il avait certes réus­si
     emprun­tant la porte déro­bée
     de la métem­psy­chose
     à prendre
     la forme d’un cha­meau.
     on ne la lais­sa pas pour autant
     entrer dans le royaume des cieux
    par le chas d’une aiguille… »

 

Finalement, la 4° de cou­ver­ture le rap­pelle, « son mot d’ordre pour la sculp­ture s’applique tout aus­si bien à la poé­sie : La sculp­ture doit mar­cher sur la pointe des pieds, sans faste ni pré­ten­tion, légère comme la trace d’une bête dans la neige. »

De quoi nous ins­pi­rer aujourd’hui, et nous obli­ger à nous sou­ve­nir de ce que, contrai­re­ment à ce qu’avait trop sou­vent cru le pseu­do- roman­tisme fran­çais, la poé­sie n’est pas une affaire de décla­ma­tion – mais au contraire, comme on tra­vaille la matière, de coups de ciseaux, de nudi­té, de « mes­sage » réduit à ce qui nous appa­raît comme l’essentiel.

 

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