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Griffures de Véronique Bergen

Par |2018-08-15T11:38:30+00:00 30 mars 2014|Catégories : Blog|

Avec ses signes bien ali­gnés la typo­gra­phie trompe son monde, chaque strophe est une lacé­ra­tion.

Dans les bois de la mémoire
les rires déca­pitent les branches
où se balancent
trois fois ora­cu­laires
les corps de fillettes
pen­dues par leur che­ve­lure
cris­sant inceste

L'identité : … dépo­ser l'état civil au ves­tiaire /​ à trouer son pré­nom (…) les cer­cueils de mes moi /​ à genoux dans le sperme bleu (…) Mon être ? /​ un rac­cour­ci de néant. L'origine : gang bang au sous-sol de la nais­sance. Et puis l'inceste, ver­bal. Celui du père qui muselle les filles-fleurs /​ sous un raz-de-marée de consonnes phal­liques. C'est comme si, le vieux Tirésias étant mort avec le monde ancien, le cha­ra­bia des dieux avait sacré le triomphe des maîtres, Jocaste et Oedipe enrou­lés dans leurs rets mor­ti­fères, entraî­nant tous les autres dans l'im-monde tour­billon. Enfants, votre che­min désor­mais, loin de trou­ver asile à Colone, s'est per­du dans des zones de maré­cages entre pré­sence et absence. Pas de pay­sage dans cette cla­meur mais, par éclats, des « glimpses » sur un monde de rapine, de chasse à l'épieu et de livres sans phrases.

Sur la page blanche au blanc inapai­sable, Véronique Bergen écrit l'amour, le crie : tu m'exfolies… Rabotant mes cris en biseau… Ta main refer­mée /​ sur mes mémoires qui saignent /​ tu me souffles /​ Go to Gomorrhe. Ce pays, c'est post-Paramount apo­ca­lypse, on cherche une vie, on va même dans les épines du pas­sé /​ Flash-back dans les forêts /​ d'où per­sonne ne revient /​ Défilé de mode prin­temps-été 1944 /​ sur les podiums d'Auschwitz.

Car cet espace frag­men­té est aus­si une boîte de vieilles pho­tos déchi­rées :

les débris de mon espace d'avant
aspi­rant
au fil des zébrures du cuir
les fan­tômes
de ma chambre d'enfant…

Éléments d'une épis­té­mé post moderne que l'auteur, née d'une dévia­tion d'atomes, quand la mort béco­tait /​ les par­ti­cules de vie, née vio­lée par la lumière, a déjà explo­rée dans ses nom­breux autres livres.

Le mot a désor­mais les ailes arra­chées et tous redoutent /​ le deve­nir borgne du Livre. Ça chante pour­tant. Ce lyrisme a quelque chose de vivi­fiant. Et par­fois drôle.

Sous tes bottes de chas­se­resse
mes cent et une peurs
(…) délivrent une parade sau­vage
de cap­tive qua­dru­pède
accroc à l'élégance
de tes rires-épées.

Véronique Bergen sai­sit des mots jadis sacrés. Loin de les acca­bler, son vers ample et tor­tu­ré les relance dans la vie : le rivage de ton Décalogue… pau­pière suaire de minuit… génu­flexion devant ta loi… mes cuisses ouvertes à ta visi­ta­tion.Le sacré est tou­jours là, rede­ve­nu ce qu'il doit res­ter : incan­des­cent, intou­chable.

Ainsi le poème déferle en un rigou­reux rin­ceau de fer­railles rouges for­gés à grands coups de masse. Geste ver­bal regor­geant de vie, de bru­ta­li­té, d'humiliation & d'élans, par­ti de la brû­lure inex­tin­guible d'une force qui ne se sait ni corps ni per­sonne : Au com­men­ce­ment /​ (…) poudre de fillette broyée, avant que de s'orienter, de trou­ver son orient dans l'autre. Loin du racket pater­nel, dans une lacé­rante ren­contre : Ta voix /​ un rire qui des­celle mes pierres tom­bales /​ un astre qui me tire par le sexe /​ un prin­cipe de cer­ti­tude /​ qui bâillonne mes peurs /​ et me haute cou­ture /​ anneaux de métal /​ en tra­vers de mes spasmes.

Sans iro­nie, dans une éprou­vante nou­velle nais­sance, une sym­pho­nie des amantes,Cantique des can­tiques néo-tri­bal. Comme si l'amour devait recom­men­cer de zéro, avant l'alphabet, avant les trou­ba­dours, avant l'humanisme. Deucalion et Pyrrha caillas­sant les ruines de ce champ post ato­mique pour en faire naître… Quoi ? Quelle huma­ni­té ? À nous de jouer.

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