> Guido Furci : Asinus in fabula

Guido Furci : Asinus in fabula

Par | 2018-02-24T12:32:38+00:00 19 novembre 2015|Catégories : Critiques|

 

« Le cou­sin de Marion s'appelait Nicolas ». L'incipit de ce long poème com­po­sé comme un chant ou une ritour­nelle, se découpe en quatre par­ties de 24 strophes, sépa­rées en deux groupes par un inter­mède-une fable en ita­lien.

L'incipit est un leit-motiv mar­te­lant l'espace comme pour ins­crire la perte au creux de l'existence du poème. Donner vie ou redon­ner vie à l'enfant de trois ans par­ti d'une mala­die rare comme le sou­ligne le pas­sage en ita­lien :

« E invece no. Il bam­bi­no che c'é sta­to fino a quan­do non c'é più sus­sur­ra in silen­zio parole d'amore. Ho deci­so di rac­co­glierle e di fare una poe­sia, per­ché insieme pos­sia­mo abi­tarne le stanze ».

 

Ce long poème lan­ci­nant tra­duit l'angoisse de la perte, tout autant que la peur che­villée au corps de ceux qui res­tent, peur pour les des­cen­dances futures, celle que pour­ra don­ner le poète, celle de ceux qui sur­vivent au désastre.

Exorcisme par la parole écrite : « Le cou­sin de Marion s'appelait Nicolas. Il est mort à l'âge de trois ans. Il avait les che­veux blonds ».

Ritournelle du mal­heur qu'on veut oublier, taire : « je n'ai pas envie d'en par­ler » répé­té et répé­té comme pour conju­rer le sort, mais tel­le­ment incon­ce­vable et pré­gnant qu'il est dif­fi­cile de l'enfouir. Tout en rete­nue et en labi­li­té. Sourd pour­tant de ce poème la culpa­bi­li­té liée à l'absence mais plus encore celle liée au fait d'être en vie quand l'autre est mort… si jeune.

Les para­graphes se suc­cèdent et tournent, tournent tels une ritour­nelle. Pourquoi Marion n'est pas morte à trois ans ? Des ques­tions sans réponse, des réponses qui ne satis­font pas, jamais.

Puis dans un revi­re­ment, le poète dément tout, « le cou­sin de Marion s'appelle Nicolas, il n'a que trois ans et demie. Il n'est pas malade. » Mais dire ne suf­fit pas à rompre le sor­ti­lège et il n'a tou­jours pas envie d'en par­ler ?

Marion, on l'aura devi­né, mais il le dit, est sa femme, la femme de celui qui dit, chante, déploie son angoisse, quand elle n'est pas là, quand Nicolas n'est pas là.

Faire des films peut-être. En noir et blanc parce que la vie, elle, est en cou­leurs, mais le ciné­ma c'est du noir et blanc…

Au bout de 24 poèmes on repart dans une autre ritour­nelle qui vient mettre un éclai­rage sup­plé­men­taire à la longue lita­nie d'angoisses qui par­court le texte. Le père de Nicolas, les juifs d'Europe hantent le récit.

Protéger Nicolas, le cou­vrir, le lais­ser mar­cher sur « mon »ventre.

Le père et la fille tout entiers tour­nés vers leur des­tin, leur his­toire, celle des juifs d'Europe.

Hanté par cette his­toire, le poète livre des pans de sa vie, de sa nais­sance dans les années 80, de sa peur, cette peur au ventre qui l'obsède…

 

« Les autres… Ils ne peuvent pas savoir tout ce qu'il y a dans ma tête .
Tant mieux ».

 

Au milieu du texte, un conte en ita­lien, una fabu­la, et sa tra­duc­tion, un inter­mède, le conte d'un âne avec des oreilles en forme d'hélice…

 

Tout est ten­ta­tive de com­prendre, de sai­sir « la peur d'aujourd'hui », la peur qui n'a presque rien à voir avec les fils d'Europe. Dire la peine, le froid, qui a sai­si Nicolas, qui sai­sit le poète.

Envie d'en finir…. avec la peur…

 

Et enfin bar­rer. Tout ce qui a été dit, bar­rer les mots cou­pables, la vie cou­pable « ce n'est pas ma faute si »…, la faute.

Barrer.

Et ain­si jusqu'à la fin, recom­men­ce­ment du texte, du dire impos­sible, rayer tout ce qui a été dit, dans une ten­ta­tive ultime d'annihiler la peur, de refou­ler ce qui a été, de l'effacer pour mieux le gra­ver, l'inscrire encore, l'incruster dans la page du poème.

 

« Avant que la nuit tombe
avant de tom­ber par terre… »

 

La pré­sen­ta­tion qu'en donne l'éditeur Bruno Msika (Cardère Editions) signale un paral­lèle pas­to­ral ten­tant et d'inspiration gio­nesque « que me souffle mon ami Guillaume Lebaudy : « Il [le trou­peau enson­naillé] agit comme une ritour­nelle qui, se répé­tant à l'infini, avec très peu de varia­tions, crée un ter­ri­toire sonore. En venant s'opposer au chaos inquié­tant pro­duit par le silence de la mon­tagne, il est un point de son bour­don­nant témoi­gnant d'un ordre qui contraste avec le désordre exté­rieur ; il déli­mite un ter­ri­toire en mou­ve­ment. » Asinus in fabu­la est un trou­peau enson­naillé… »

 

Humour et comp­tine, légè­re­té et inno­cence par­courent le texte, l'espace se dilate, l'écriture se dif­fracte pour lais­ser au temps qui passe une pos­si­bi­li­té de gar­der la trace.

Texte à lire, mais texte à dire et redire, à écou­ter et réécou­ter pour que jamais rien ne s'efface. Ni la dou­leur, ni la vie, ni le temps d'une vie si courte fût-elle.