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Guillevic, Accorder

Par | 2018-02-19T14:55:59+00:00 30 mai 2013|Catégories : Critiques|

Dans la post­face qu’écrit la com­pagne du poète, Lucie Albertinini – Guillevic, il est ques­tion de « tra­vail dans les mots ». Guillevic écrit comme on plonge dans les eaux sou­ter­raines, comme on fouille dans la terre. Il y a chez le poète un paral­lèle constant entre le monde et la vie inté­rieure. Lucie Albertinini – Guillevic nous rap­pelle ce qu’à écrit Guillevic en 1995, alors qu’il appro­chait de la fin de sa vie, dans le texte inti­tu­lé Quotidiennes :

Autrefois,
Quand j’étais gamin,
Je me sen­tais étran­ger au monde,
C’était
Comme si je n’y étais pas –

Et je me suis appli­qué
À m’incorporer à ce tout.

Maintenant où s’approche ma fin,
Et je le sais, je le vis,

Maintenant
Je n’ai plus d’effort à faire
Pour sen­tir plei­ne­ment le monde
Seconde après seconde.

Il est là, je suis en lui,
Je suis à lui.

Lucie Albertinini – Guillevic a choi­si, pour éta­blir ce recueil post­hume, des textes publiés à tirages limi­tés, sou­vent deve­nus introu­vables. Chaque poème est sui­vi de la date à laquelle il a été écrit. Précision essen­tielle dans la mesure où la pro­gres­sion n’est pas chro­no­lo­gique.
Le plus sou­vent, de toute façon, c’est la même note qui est tenue (omni­pré­sence de la pierre et de l’eau).

Il y a eu un autre Guillevic, dans les années cin­quante, qui n’apparaît pas ici. L’homme s’était enga­gé, avait mili­té pour le com­mu­nisme, avait même dédi­ca­cé un poème « au cama­rade Staline ». Guillevic, quand il y a fait réfé­rence, plus tard, a par­lé d’une période de « basses eaux poé­tiques ». Ce n’est pas ce mili­tant qui a écrit les textes ras­sem­blés dans Accorder. Si les poèmes nous entraînent de 1933 à 1996, seuls trois textes nous ren­voient à cette période, trois textes dans les­quels il est ques­tion d’amitié (Guillevic s’adresse à André Frénaud, Jean Follain et Jean Tardieu).
Ce qui tra­verse le recueil touche au sacré. Au sacré de la vie. Et chez Guillevic, tout est en vie. Même les pierres. Surtout les pierres serait-on ten­té de dire.

Depuis tou­jours
Le gra­nit pos­sé­dait
La dou­ceur, la tié­deur,
La ron­deur du sein.

Si Guillevic trouve le maté­riau de ses poèmes dans le monde sen­sible, s’il nous parle des arbres, de l’eau et des pierres qui ont tra­ver­sé les siècles, des mys­tères, ici et là, tra­versent sa poé­sie, des réa­li­tés qu’il ne peut nom­mer, qui le dépassent. Parmi eux, la mort se tient au pre­mier plan. Il y a aus­si la figure du double, cet autre moi qu’on laisse à la porte. Il en est ques­tion dans le magni­fique et très long poème inti­tu­lé « Qui frappe ? » (poème écrit en 1976).

Il te cher­chait.

Il te cher­chait ailleurs
Qu’en cet abri caché
Où tu t’es enfer­mé.

C’est dans le mou­ve­ment
Qu’il te cher­chait.

On sent que Guillevic aspire à un dénue­ment qui lui pro­cu­re­rait la paix. On sent qu’il cherche à se déga­ger de ce qui est super­flu. Citons ici les der­niers vers du poème écrit pour Jean Follain.

Follain, mon vieil ami, même un peu mon com­plice,
En ce jour accom­pli, je te donne mon bien :
Le vol d’une alouette et son chant de délices.

D’autres textes, comme celui écrit pour Jean Tardieu, laissent entre­voir que l’idéal serait, pour le poète, de deve­nir caillou, roc. Car le caillou n’a besoin de rien. Il est. Il arrive au poète de croire que, s’il n’est pas un roc, il l’a été autre­fois. Comment expli­quer autre­ment cette com­mu­nion qui per­dure ? Certes, il y a une rai­son auto­bio­gra­phique. L’histoire de Guillevic com­mence à Carnac, pays des men­hirs. On peut entendre Guillevic en par­ler lui-même. Il a soixante-dix ans et raconte les années pas­sées sur ce bout de terre :
http://​www​.ina​.fr/​v​i​d​e​o​/​R​X​C​0​0​0​0​1​229
« Tout le monde n’a pas l’honneur de naître au pays des men­hirs » affirme-t-il, avant de confier à son inter­lo­cu­teur, Pierre-Jakez Hélias : « Mon rêve, ça a tou­jours été d’être dans la pierre ». Et juste après, il est ques­tion d’un autre rêve : celui de « remon­ter le temps jusqu’à l’origine ». Les deux sont liés. La pierre est jus­te­ment celle qui a tra­ver­sé les mil­lé­naires.
Ce que désire un poète n’est-il pas tou­jours irréa­li­sable ? Ne veut-il pas ce qui, jus­te­ment, lui est impos­sible ?

Et si c’était toi
Qui deve­nais prin­temps ?

Il écrit cela en 1995, au moment où il est clai­re­ment entré dans l’hiver de sa vie.
Mais quand il rêve de pou­voir dia­lo­guer avec un tor­rent, un oiseau ou un arbre, il sait à la fois que cela n’est pas pos­sible et que cela pour­rait le deve­nir.

La nature, chez Guillevic, n’est pas seule­ment ce ber­ceau tran­quille où l’on se repose. La nature – comme l’intériorité – est tra­ver­sée par des vents contraires. Il faut sans cesse lut­ter pour s’éloigner des maré­cages, des abysses où il n’y a pas de lumière…

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