> Hilde Domin : poèmes choisis et traduits par Stéphane Chaumet

Hilde Domin : poèmes choisis et traduits par Stéphane Chaumet

Par | 2018-05-23T09:22:46+00:00 13 juillet 2014|Catégories : Blog|

 

PAYSAGE PASSAGER

 

Il faut pou­voir par­tir
et mal­gré ça être comme un arbre :
comme si la racine res­tait dans le sol,
comme si le pay­sage pas­sait et que nous demeu­rions fermes.
Il faut rete­nir la res­pi­ra­tion
jusqu’à ce que le vent se relâche
et l’air incon­nu com­mence à nous enve­lop­per,
jusqu’à ce que le jeu d’ombre et de lumière,
du vert et du bleu,
nous enseigne les vieux des­sins
et soyons chez nous
où que ce soit
et puis­sions nous asseoir et nous appuyer
comme sur la tombe
de notre mère.

COURSE MACABRE

 

Tu par­lais de brû­ler les bateaux
– les miens sont en cendre –,
tu rêvais de lever les ancres
– déjà j’étais en pleine mer –,
de patrie sur la Nouvelle Terre
– déjà j’étais enter­rée
en terre étran­gère,
et un arbre avec un nom bizarre,
un arbre comme tous les arbres,
a gran­di en moi
comme de tous les morts,
n’importe où.


CUILLÈRE DANGEREUSE

 

Tu manges le sou­ve­nir
avec la cuillère de l’oubli.

C’est une mau­vaise cuillère, celle avec laquelle tu manges,
une cuillère qui consume nour­ri­ture et convive.

Jusqu’à ce qu’une écuelle d’ombre
te reste
dans une main d’ombre.


AVERTISSEMENT

 

Si les petites rues blanches
au sud
là où tu as mar­ché
s’ouvrent à toi comme des bour­geons
pleins de soleil
et t’invitent.

Si le monde
fraî­che­ment écor­ché
t’appelle à sor­tir de la mai­son
t’envoyant une licorne
sel­lée
à la porte.

Alors tu dois t’agenouiller comme un enfant
au pied du lit
et deman­der l’humilité.
Si tout t’invite,
c’est que le moment est venu
où tout t’abandonne.


AVEC UN SI LÉGER BAGAGE

 

Ne prends pas l’habitude.
Tu n’as pas le droit de t’habituer.
Une rose est une rose.
Mais un foyer
n’est pas un foyer.

Rejette le petit chien chose
qui te remue la queue
dans les vitrines.
Il se trompe. Tu
n’as pas l’odeur du séden­taire.

Une cuillère vaut mieux que deux.
Attache-la-toi autour du cou,
tu as le droit d’en avoir une
puisqu’avec la main
il est trop dif­fi­cile de pui­ser du chaud.

Le sucre te cou­le­rait entre les doigts
comme la conso­la­tion,
comme le désir,
le jour
où il sera tien.

Tu as le droit à une cuillère,
une rose,
peut-être un cœur
et, peut-être,
une tombe.


DANS LA GROTTE DE POLYPHÈME

 

L’aveugle géant essaie encore de me pal­per.
Sa main compte les bre­bis.

Partir à nou­veau
sous le ventre du mou­ton.
Encore une fois
sous la main qui compte.

Ceux qui partent
aban­donnent tout
ceux qui partent
sous la main qui compte.

Ceux qui fuient
le géant
n’emportent rien
sauf la fuite.

Traduction : Stéphane Chaumet
 

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