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Histoire de Qi (partie 1)

Par |2018-09-19T17:09:14+00:00 21 juin 2012|Catégories : Blog|

Si
l’abandon n’est plus l’écho
de mes hur­le­ments dans les val­lées désertes de la vie

mais le nom
marque d’infamie impri­mée par un bai­ser chaud et humide dans
le ventre de ma mère
alors pour­quoi se dis­pu­ter
pour savoir si l’hiver de cette année-là
c’est toi qui, par ton aban­don,
m’a exi­lé aux marges de la poé­sie et de la déca­dence
ou si c’est pour démon­trer ma déca­dence poé­tique
que je t’ai aban­don­née.
Cette année-là, en hiver
je me livrai tout entier au labou­rage et aux semailles
sur les terres déso­lées de la poé­sie et de la déca­dence
mal­gré le ciel alour­di par des tem­pêtes de neige
vio­lentes
mort d’amour, le visage flé­tri, che­veux et barbe en flammes
mon cadavre en larmes tom­bé avec élé­gance.
À la fin de décembre la neige est pro­fonde
je fre­don­nais matin et soir des airs de marche
je pié­ti­nais nu-pieds
les feuilles de hari­cots ron­gées par le gel et les fleurs des roseaux à neufs nœuds
sur les pas d’un géant licen­cieux qui danse
mon père loin­tain
« je suis le bâtard d’une vierge et d’une trace de pas
trois jours après ma nais­sance,
ma mère m’a aban­don­né dans une ruelle,
les che­vaux et les buffles évi­taient de me pié­ti­ner.
Ma mère m’a ensuite aban­don­né sur un canal gelé,
les oiseaux sont venus me cou­vrir de leurs ailes.
Si l’abandon est une pos­ture
que j’avais déjà prise, les yeux fer­més, enrou­lé dans le ventre de ma mère,
une posi­tion
si elle tra­hit la façon dont j’ai aban­don­né mon corps sur les che­mins
afin de prou­ver que j’y suis déjà pas­sé ou que j’y passe,
alors celui qui aban­donne sans cesse
est en fait le plus avide
qui par la mémoire et sur la pointe des pieds
veut étendre son ter­ri­toire poé­tique. »
Mon père loin­tain,
je le vois se cacher le visage et s’asseoir face à
des traces chao­tiques indé­chif­frables
« Pourquoi m’as-tu aban­don­né ? »
ques­tion confiée à l’écho qui s’éloigne
j’interroge ma mère
ma mère inter­roge mon père
et tu m’interroges
« L’abandon est bien une trace de pas
et je sais
que tu aimes mieux ces traces
que les talons de mes pieds. »
En hiver cette année-là
je t’avais plan­tée dans un désert ennei­gé
et sans attendre les pre­miers bour­geons
je dan­sais sur les traces d’un géant licen­cieux
je m’éloignais en disant des sot­tises.
« Si tu es encore dans le désert ennei­gé
Souviens-toi donc
Que l’abandon est le plus puis­sant de mes bai­sers
Et aus­si un geste de la main
Amoureux et fan­to­ma­tique
Qui te stig­ma­tise pour la vie.
– Au fond, qui es-tu ?
– Je suis Qi l’abandonné. »

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