> Hourra l’oral ! de Michel Arbatz

Hourra l’oral ! de Michel Arbatz

Par | 2018-02-24T22:55:21+00:00 7 juillet 2014|Catégories : Blog|

Orphée aux enfers n'avait pas de pense-bête. Homère connais­sait par cœur, dit-on, les cinq mille vers de l'Illiade et de l'Odyssée. C'était sa poli­tesse de poète. J'entends ici poli­tesse comme sa qua­li­té d'homme dans la polis, dans la cité. Ceci est une tra­di­tion à laquelle ont sous­crit tous les grands poètes, même les plus rebelles.

Début du cha­pitre 2, « Poésie, c'est mémoire », après que le livre s'est ouvert sur une expé­rience en col­lège qui condui­sit à la créa­tion de la Brigade d'intervention poé­tique… une expé­rience qui étonne par la rigueur de sa démarche : aucun échange en dehors de la décla­ma­tion du poème, aucune jus­ti­fi­ca­tion… Je venais faire une livrai­son. Livraison et déli­vrance à la fois (…) Rien que l'examen de ces deux mots…

Peu, par­mi nos poètes d'aujourd'hui, se sou­cient de la nais­sance sonore de leur texte à l'oreille publique : trop pres­sés de paraître en papier.

Mais la ques­tion de l'oral, si elle en consti­tue le cœur, n'occupe pas toutes les pages de ce livre plein de san­té : Michel Arbatz observe, lit et aus­culte toutes les mani­fes­ta­tions de la poé­sie en France aujourd'hui.

Attention donc aux ombra­geux, aux sour­cilleux, aux « bars-tabacs », ce n'est pas tendre, sources à l'appui… où l'on croise aus­si l'auteur en pauvre clown ridi­cule décla­mant des vers de Hikhmet dans une bou­che­rie ! Première livraison/​délivrance de cet essai : l'ascèse de l'égo qui, dès qu'il s'agit d'écriture, devient très cha­touilleux. Un livre enga­gé, pas une liasse de billets d'humeur, même s'il en a le piquant, ni un pam­phlet, même s'il en adopte la viva­ci­té.

C'est une fine approche de la poé­sie, des gran­deurs non éteintes de son Panthéon ouvert aux quatre vents, d'un cer­tain marasme (ce que Prigent appelle la sclé­rose en pla­quettes) mais aus­si des rues et autres lieux où la langue conti­nue de se sou­ve­nir et s'inventer (poiein, créer), de se ris­quer. Lecteur, dans la fou­lée du Marché de la poé­sie, Michel Arbatz t'invite à faire le tour de la bou­tique d'un pas vif, mais en pre­nant le temps de la réflexion et même du recueille­ment sur cer­taine page de vers ténus et sublimes. Et de décro­cher l'enseigne « à la poé­sie vivante » pour l'astiquer. En avant, on n'oublie aucune pièce, même pas la souillarde (mais de quoi vivent en fait les poètes qui se disent pauvres hères ou vanu­piés?), on exa­mine les comptes de la socié­té (poé­ti­ser c'est aus­si comp­ter), on remet pen­chés les cadres qui avaient à tort été redres­sés par l'École, et on se défait de quelques livres de Grand prix que per­sonne n'avait décou­pés au delà de la deuxième page.

Et comme la tra­di­tion n'est autre qu'un pas­sage de la torche d'âge en âge, un poète a aus­si la charge de trans­mettre. La fré­quen­ta­tion des sphères de l'invisible n'est en aucun cas un passe-droit, une dis­pense au sou­ci de son temps et de ses contem­po­rains.

Avant tout un livre de pra­ti­cien, de lec­teur de place publique qui en sait long des publics non-acquis, qui réta­blit le lien entre les nuées et le terre à terre, qui pose de gênantes et per­ti­nentes ques­tions où sont en jeu le res­pect de la langue et celui du public (Georges Monti, l'éditeur de ce texte, m'a sou­vent par­lé du « lec­teur béné­vole »). C'est sou­vent très concret : à par­tir de com­bien de strophes, belles sur le papier mais atroces à l'oreille, l'entendeur de base risque-t-il de par­tir sans saluer ?

Homme de scène et de che­mins, l'auteur ne hante pas les abris ou les bun­kers :

L'Université est deve­nue, dans le domaine poé­tique, la chasse gar­dée des for­ma­listes : décor­ti­ca­teurs, pon­deurs d'essais cri­tiques, fabri­cants de concept ana­ly­tique à la tonne – brillants par­fois, tel­le­ment brillants, mais dont le jar­gon­nage inten­sif n'a plus grand chose de com­mun avec la glèbe vivante d'où a jailli leur objet d'étude (suit un extrait d'Henri Meschonnic, connu aus­si comme tra­duc­teur de l'hébreu des Écritures).

Même s'il n'épargne pas la poé­sie des pro­fes­seurs, jamais Michel Arbatz ne tombe dans la cari­ca­ture. Il recon­naît l’intelligence mais com­bat tout autant le for­ma­lisme que le relâ­che­ment égo­cen­tré de bien des publi­ca­tions.

Au fil de ma lec­ture, j'ai sou­vent pen­sé à Gaston Zink, le vieux médié­viste de la Sorbonne, s'entretenant avec le rap­peur MC Solar. La mai­son com­mune de la langue trou­vait, dans leurs deux voix d'intelligence, une defense sans com­pro­mis.

Car, à côté de Desnos ou de Char, Michel Arbatz parle de la qua­li­té poé­tique d'une cer­taine chan­son fran­çaise récente, les Bertin et les Leprest, comme du rap des années 90. Il n'oublie pas pour autant de sou­li­gner la pau­vre­té lit­té­raire de ces sla­meurs pro­mus poètes média­tiques par quelques dames patron­nesses de la presse et de l'éducation. Nouvel exemple à l'appui, on se rend compte que le (Grand) corps est moins malade que sa langue.

La richesse de ce livre tient à ce qu'il sait conju­guer des don­nées lit­té­raires, spi­ri­tuelles et socio­lo­giques avec aisance, avec… natu­rel. Certaines pages sont, sur des sujets pra­tiques comme la tra­duc­tion, très pré­cises et éclai­rantes (p.120 sur Vallejo). De même, cette lec­ture fait tou­cher de très près, intui­ti­ve­ment, par la chair des textes cités et par l'angle d'attaque inat­ten­du du com­men­taire, le bou­le­ver­se­ment poé­tique du début du XXème siècle.

Dernier éloge : où que je prenne, c'est écrit. Et beau à lire à voix haute !

Qu'il me soit enfin per­mis d'ajouter que cet ouvrage est une nou­velle borne dans une œuvre d'éditeur. Georges Monti ne publie plus qu'une dizaine de livres par an : que soit saluée la cohé­rence de ses choix, au ser­vice, depuis Armand Robin jusqu'à Michel Arbatz, de voix qui parlent à toute oreille une langue de l'inconnu avec des mots connus.