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HUIT

Par | 2018-05-25T15:03:21+00:00 13 octobre 2013|Catégories : Blog|

I

 

La phrase s’est posée au bord du jour. Elle ne l’atteint pas. Elle l’attend.
Mais rien ne bouge.

On regarde ses doigts. On voit les ongles tachés, la lumière. On
vou­drait en dire plus.

On vou­drait comp­ter, ajou­ter le chêne à la mon­tagne, la lampe au
buis­son

Sans jamais obte­nir le même résul­tat. On pour­rait aus­si faire
sem­blant de ne pas entendre

Ce qui se remet à par­ler. On dit : ça y est, ça recom­mence. On
tourne la page.

On entend cou­ler la voix comme une eau sou­ter­raine. Dans quel
sens, on ne sait pas, mais elle coule.

Tantôt elle s’éloigne, tan­tôt elle se rap­proche. Le plus sou­vent elle est là, à égale dis­tance

Avec ses images obs­cures. Quand elle se tait on reste comme sans

bouche, seul avec ses mains.

 

II

 

Le jour se pose dans les feuilles, sur le dos­sier, sur le pied. On croit
qu’il s’arrête, mais non,

Il conti­nue à se poser, sur le tapis, dans l’herbe, sous la terre, dans le
noir. Il devient la nuit.

Et la nuit alors monte dans les pierres, l’écorce, les pétales, elle
conti­nue à mon­ter

Des rami­fi­ca­tions du bas à celles du haut, dans les branches, sur le
toit dans l’obscur et ses feux. Et elle devient le jour.

Du jour à la nuit et de la nuit au jour, c’est le même mou­ve­ment, la
même inal­té­rable len­teur.

Toujours on reste au bord, à guet­ter. On a les yeux dans l’oreille,
l’oreille dans les doigts

Et dans les doigts l’imperceptible : ce qui n’est ni jour ni nuit mais le
pas­sage de l’un à l’autre,

Ce qui n’est même pas le pas­sage, puisque ça vient, ça s’éloigne, ça
revient, ça ne s’en va jamais.

 

III

 

On retrouve la patience des choses minus­cules, le silence émiet­té
des four­mis.

On retrouve un peu de sable dans les poches, une enve­loppe
déchi­rée, un bol vide et un ongle.

On se demande ce qui les tient ensemble dans la même attente, ce
qui les fait sou­dain sor­tir de leur image,

S’approcher sur le bord du soir, se ser­rer, se confondre dans les
yeux.

On se demande. On n’a pas de réponse. On reste dans
l’éblouissement vert et bleu où rien ne bouge.

On regarde la face de pierre déri­ver sur les choses, l’ombre et la
chaus­sure balan­cée.

On sait qu’on s’approche mais qu’on n’atteindra rien que cet ins­tant
lumi­neux,

Avec le tronc du noi­se­tier si net qu’il res­semble à un regard. Avec
autre chose aus­si. Un bruit de porte, mais rien qui vienne.

 

IV

 

Le ciel est une page. Une grue y trace son signe. Les lan­ternes
s’allument, le temps tombe des arbres.

On retrouve l’entre jour et nuit, cet ins­tant d’équilibre où le visage
devient son ombre.

On tente de se faire léger, si léger que le corps ne serait que la cha­leur
déga­gée par le soir.

On flotte, on se dis­perse, on va s’effacer. Reste un peu de ciel trop
pâle pour écrire et l’eau qui tremble.

On croit attendre et on est atten­du. Par per­sonne en par­ti­cu­lier : par
le rouge, par le mauve, par le cri

Par ce qui vient, qu’on ne peut pas voir mais qu’on entend, là, tout
près, comme un souffle,

Comme un silence bruis­sant, un rien qui bouge. Par l’obscur de plus
en plus épais.

On y entre et c’est une encre. Celle du ciel où plus rien ne se trace.
Où seuls clignent les feux immo­biles de l’oubli.

 

V

 

On se remet à comp­ter parce qu’on sent venir la fin. On a des doigts
plus qu’il n’en faut.

On compte l’aube l’aurore, le matin et midi. On y ajoute sieste, soir,
cré­pus­cule et nuit :

Le compte y est. On recompte. On dit : c’est le jour. c’est un autre.
Dans le retour,

On ne sait plus si c’est la nos­tal­gie des choses qui ne sont plus ou
l’éclat des choses qui com­mencent.

On voit sou­dain pâlir puis renaître dans la lumière la lumière. On
vou­drait bien, mais c’est trop tard.

Le noir est là, sur la vitre. On ne sait plus ce qu’on cherche. Oui, le
temps de comp­ter est venu.

Les chiffres tombent comme la pluie, tout dou­ce­ment, avec un bruit
de sou­ve­nirs. On croit que c’est avec eux qu’on compte,

Mais ce sont eux qui comptent. Ils font une rumeur humide entre les
lèvres et dans les yeux.

 

VI

 

Parfois, on n’entend plus rien. Les nombres sont ailleurs. On les
cherche entre les dents, sous la langue.

On reste avec les choses : le pot, la boîte, le radia­teur, la carafe. On
énu­mère, on ne compte plus.

La lumière fait un rec­tangle sur le mur. On voit des ombres. La tasse
brille. On vou­drait comp­ter encore.

Pourtant dire les chiffres n’est pas comp­ter. Le compte est entre,
comme entre une marche et l’autre, le glis­se­ment du pied.

Mais le pied ne touche pas le sol. On ne sait plus quoi ajou­ter. Le
jour s’approche, hésite, s’arrête.

On le voit faire signe, de loin, luire sur le métal, sur le verre, sur le
bois. Avant d’être venu

Il se retire. On n’a pas su le gar­der. On aurait pu comp­ter. On aurait
dit : il est là, entre deux et trois.

À pré­sent, il est trop tard. La voix ne sait plus non plus sur quoi
s’appuyer. Elle parle peut-être. On l’entend à peine.

 

VII

 

La voix vibre. Comme en soixante-trois. On se sou­vient. On fait un
rêve. Tout fait un rêve.

Le bleu est plus pro­fond que dans le sou­ve­nir. Le tronc y ins­crit le
rêve de son feu rêvé.

  Des poires se détachent et tombent. Bruit mat. On les compte un
peu puis on oublie.

On rêve dans l’image avec les feuilles et la face de pierre, le champ
et la citerne.

Un ins­tant, on croit y être. L’air est plus lim­pide, les formes plus
vives.

Dans le rêve, il y a aus­si des foules, des rires, des cris et des insultes.
La nuit et le jour se confondent.

On voit venir un immense regard. Dans le rêve, il n’a pas de limites.
On compte encore.

Des visages, des sou­rires, des mains. Dans le poème, on compte
aus­si. On retient sept, il reste un.

 

VIII

 

Le hui­tième jour est le der­nier. Ainsi en ont déci­dé les nombres. On
compte une der­nière fois.

L’ombre du chêne, la mon­tagne et le champ, la clô­ture et le ciel, les
deux pieds et la tasse.

Quelque chose insiste. Entre la chaise et le genou, et sur les yeux,
l’éblouissement vide.

Là, ce qui vibre. Une sorte de souffle ou d’air qui bouge. Un
vacille­ment

Ou miroi­te­ment, comme sur une eau sans image. On est comme au
bord, à regar­der.

On répète huit pour conser­ver un peu de cet oubli qu’on est déjà.
On fait signe

Une fois encore. On montre du doigt ce qu’on ne peut pas voir. On
fait : chut ! Écoute !

Plus un bruit. Peut-être le sang. Le jour s’arrête. On pose huit, on ne
retient rien.

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