> Il y a cent ans : la naissance du poète de Black-Label

Il y a cent ans : la naissance du poète de Black-Label

Par |2018-08-16T10:46:26+00:00 26 mai 2012|Catégories : Critiques|

Je n’avais jamais rien lu de Léon-Gontran Damas, pas plus Black-Label, long poème chan­té et inouï qui occupe une ving­taine de pages dans cette édi­tion de poche, qu’autre chose. C’est une claque. On entend par­fois dire que la poé­sie de la négri­tude serait « datée ». Black-Label apporte un démen­ti cin­glant à une vision aus­si étri­quée du poème. La poé­sie, quand elle touche à la pro­fon­deur de l’étant humain, quand elle est poé­sie fina­le­ment, n’est jamais datée. Ce qui peut être daté, c’est ce qui n’était pas, lors de sa paru­tion, poème. Il n’y pas de véri­té en cette matière, sim­ple­ment le temps et son œuvre.

Ici, Damas nous plonge d’emblée très loin en dedans de l’humain, un humain chan­té en toute réa­li­té :

Et Black-Label
pour ne pas chan­ger
Black-Label à boire
à quoi bon chan­ger

Sur la terre des parias
un pre­mier homme vint
sur la terre des parias
un second homme vint
sur la terre des parias
un troi­sième homme vint

Depuis

Trois fleuves
trois fleuves coulent
trois fleuves coulent dans mes veines

Black-Label à boire
pour ne pas chan­ger
Black-Label à boire
à quoi bon chan­ger

Une lita­nie. Un chant venu des pro­fon­deurs de l’esclavage, de tous les points et de tous les hommes du globe, de tous les esclaves de toutes les époques. Même si ici l’opprimé à la peau noire. Une négri­tude qui confine main­te­nant à l’universel, on se demande bien où est pas­sé ce fameux « pro­grès » dont on nous rebat­tait les oreilles il y a encore une dizaine d’années. Tout le poème suit ce rythme extra­or­di­nai­re­ment atta­ché à notre condi­tion humaine, on a le sen­ti­ment de lire l’homme en chan­tant en soi le poème de Damas. La poé­sie n’est pas cette « lit­té­ra­ture » devant laquelle s’endorment trop de « pro­fes­seurs », Black-Label montre clai­re­ment cela. La poé­sie c’est le chant de l’homme, en même temps chan­tant et chan­té. Le Poème c’est l’homme com­plet, enra­ci­né dans le ciel et dans la terre. On pense étran­ge­ment à Blake. C’est une ques­tion de réso­nance. De son.

Et cette huma­ni­té en sons parle à la bêtise de tous les hommes, autant à la bêtise blanche qu’à la bêtise noire, la bêtise cela n’a guère de cou­leur ; ain­si, le poète s’adresse aus­si à « Ceux qui vou­lant à leur nez qu’écrase tout le poids du /​ Ciel /​ une forme moins plate ». Black-Label, le chant de l’homme :

Il s’agit moins de recom­men­cer
que de conti­nuer à être
contre
le hara
le musée
la caserne
la cha­pelle
la doc­trine
le mot d’ordre
le mot de passe

Il s’agit moins de recom­men­cer
que de conti­nuer à être
contre
le dres­sage
le défi­lé
le concours
le mérite agri­cole
le qui­tus
le via­tique
le bon point
le pour­boire
la médaille
la men­te­rie
le sys­tème
la débrouille
le lâchage
le salaire du lâchage

Il s’agit moins de recom­men­cer
que de conti­nuer à être

                                   (…)

Le volume ici offert par Gallimard, pour le cen­te­naire du poète sans doute (Damas est né en mars 1912), est bien ser­vi par une pré­sen­ta­tion de Sandrine Poujols, ce qui per­met de suivre un peu le che­mi­ne­ment du poète. Damas a été lycéen à Fort-de-France, dans la même classe que Césaire. Il a eu Jules Monnerot comme pro­fes­seur. Ensuite, Damas est en France métro­po­li­taine. Il ren­contre Breton mais se lie d’amitié avec Desnos et Leiris. Il tra­vaille pour Mauss, part faire des recherches eth­no­gra­phiques en Guyane. Entre-temps, il a ren­con­tré Senghor. La poé­sie de Damas s’inscrit dans cette époque et dans ce tis­su de rela­tions. Elle naît là et s’étend aujourd’hui au-delà. En 1937, il publie Pigments, lu à l’époque comme une poé­sie « anti­fas­ciste » alors qu’elle est bien plus pro­fon­dé­ment ancrée en l’homme que ne peut le lais­ser entendre ce qua­li­fi­ca­tif réduc­teur, d’époque en tout cas. Il y a la guerre et la clan­des­ti­ni­té.

Puis Damas publie Black-Label.

Il faut abso­lu­ment lire ce texte extra­or­di­naire.
Et se pen­cher ensuite sur les autres poèmes qui forment ce volume. 

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