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IL Y A PARFOIS SUR LA TERRE…

Par |2018-10-16T01:50:22+00:00 25 août 2017|Catégories : Blog|

Il y a sur la terre des beaux moments
bien tran­quilles…

(Jean Giono)

 

 

 

Il y a par­fois sur la terre des moments pleins de silence.
Alors je pense à vous, ombres ado­rées,

alors com­mencent les orages, tous,
Et vous êtes en moi, pré­sents comme tou­jours,
Mes grands amours.

Aujourd’hui c’est un de ces jours, avec un de ces mer­veilleux, silen­cieux moments.
Une parole sor­tant d’une bouche comme le par­fum d’une fleur,
Je me suis rap­pe­lé qu’aujourd’hui c’est ton anni­ver­saire, maman,
Et le silence de l’instant m’a cou­vert moi et toute la terre,
Je m’y suis endor­mi, au milieu, comme dans une nuit calme
Sentant le foin et les étoiles en fleurs
Et j’ai pen­sé à vous :
A toi, mère – ensuite à toi, mon amour,
Et vous étiez deux en une :
Me quit­tant pour tou­jours
En res­tant tou­jours avec moi.

Rien ne bou­geait :
Rien n’a bou­gé depuis que vous avez dis­pa­ru, depuis que vous êtes par­ties,
Et moi je suis res­té encore, là où vous m’avez lais­sé
Et je vous attends,

Et je me sou­viens :
J’étais un enfant pas très sage,
Mais je t’ai aimé, maman, même quand tu me tirais les oreilles
Et tes paroles dites en beau­té et en détail
Comme un fin bruis­se­ment, comme la soie de tes vieilles robes,
Je les entends encore, le les écoute encore.

C’est une chose mer­veilleuse que d’avoir eu une mère, une fois,
Car on ne peut pas l’aimer vrai­ment que lorsqu’on ne l’a plus
(c’est moi, qui ne l’ai plus, qui le dis !)
Les mères ont le don de vivre en nous avec l’éternité,
Comme les bien-aimées.
Comme toute femme aimée avec le sang, la mémoire et la chair.

J’ai pen­sé à toi, mon amour absent,
Aux années pas­sées (c’en est à peine un)
Et j’étais content.
Je t’aimais et je te mena­çais :
C’est pour­quoi tu es par­tie, pour que je t’aime tou­jours
Et qu’on soit tou­jours ensemble.
Oh, com­bien de belles paroles n’ai-je pas inven­tées pour toi !
Qui t’a déjà dit autant de caresses en vapeur ?
Qui t’a déjà léché les coquilles de tes oreilles, douces
Qui t’a déjà veillé comme moi, le cœur rem­pli d’amour, étran­glé d’émotion, lorsque j’écoutais ton souffle en som­meil ?

Tout ça c’était à nous, aux deux :
Les nuits défaites, sur les quais,
Soirées jaunes, au gaz, dans des petites tavernes
Et des hori­zons gran­dioses, pleins de soleil et des herbes,
A tra­vers les vertes pleines, esti­vales,
Et d’autres soi­rées, graves, galantes,
Parmi des tours en ruine, par­mi les grands pins.

Mais plus par­ti­cu­liè­re­ment il y avait cer­tains moments
Merveilleux, pleins de silence,
Entre la nuit et le jour,
A tra­vers des forêts presque vierges,
Lorsqu’on se cou­chait dans le feuillage séché, entre les hêtres,
(Tu te rap­pelles la tour séchée, en vieux bois, de la forêt de Sighisoara ?)

Là, pen­dant de tels moments,
Entre la lumière du jour et les ombres de la nuit
Que seul le bois les pos­sède ramas­sées ensemble,
Là-bas, à l’époque, on s’arrêtait entre les arbres
Et je t’embrassais avec amour, comme un che­va­lier
Et nous cou­rions à tra­vers le silence de la forêt, pleine de légendes,
A tra­vers ses ombres et ses vertes lumières,
Et on ne savait plus si c’était la nuit ou le jour,
Si on vivait ou on rêvait.
Et tu chan­tais, riais, fleu­ris­sais et mou­rais,
Le silence était pro­fond,
Toi, mon amour, tu mou­rais et res­sus­ci­tais,
Et tu res­sus­ci­tais encore et tu mou­rais,
Encore et encore,
Tu pas­sais avec moi,
Dans une éter­ni­té que je ne recon­nais pas.

Sauf dans le sou­ve­nir des cuisses mater­nelles

Et, par­fois, comme main­te­nant,
Lorsqu’il y a sur la terre des moments mer­veilleux, pleins de silence,

Ou toutes et tout chantent en moi
La mort et la nais­sance du monde jaillissent des ruines.

 

 

1941

(tra­duit du rou­main par André PASCAL)

Ce poème fait par­tie du recueil inti­tu­lé Le Vers Libre
(Editura Tineretului, Poèmes 1931-1964)

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