> Ilse et Pierre Garnier, Poésie spatiale

Ilse et Pierre Garnier, Poésie spatiale

Par |2018-08-14T08:44:46+00:00 3 mai 2013|Catégories : Critiques|

 

Ilse et Pierre Garnier : le couple mythique de la poé­sie spa­tiale… Écrivant ces mots, j'ai conscience que l'image est facile, qu'elle jus­ti­fie cette paresse intel­lec­tuelle qui conduit à ne pas lire leurs recueils. Il est vrai cepen­dant que leur(s) bibliographie(s), tant com­mune qu'individuelle(s), ne facilite(nt) pas la lec­ture. Plus de 180 titres dis­per­sés chez des édi­teurs de taille variable, voire les plus impro­bables (je pense à Éklitra, à Studio Veracx, aux Cahiers de Garlaban, à Redfoxpress, à Fidel Anthelme X, pour ne citer que ces cinq là), dif­fi­ciles à trou­ver, épui­sés, mal dif­fu­sés, parus en France, en Belgique, en Allemagne, en Irlande, au Luxembourg… Aussi faut-il sou­li­gner la paru­tion de cette belle et forte antho­lo­gie chez Al Dante (650 pages) : elle per­met au lec­teur curieux de décou­vrir cette poé­sie par un choix qui court sur cin­quante ans, de 1962 à 2012…

L'ouvrage est divi­sé en trois par­ties : la pré­face d'Isabelle Maunet-Saillet forte de 60 pages envi­ron, un ensemble qui se veut com­plet des textes théo­riques et des mani­festes qui fait dans les 180 pages envi­ron et, enfin, un choix de poèmes spa­tiaux d'Ilse et de Pierre Garnier qui occupe presque 400 pages. C'est donc un ouvrage de réfé­rence pour qui ne se confron­te­ra pas aux Œuvres poé­tiques de Pierre Garnier (pra­ti­que­ment des Œuvres com­plètes). De plus, la sin­gu­la­ri­té de la pré­sente antho­lo­gie est d'être consa­crée à Ilse et Pierre, unis dans ce livre comme ils le sont dans la vie. Cet ouvrage est donc à lire abso­lu­ment.

Il faut éva­cuer tout de suite deux erreurs qu'on peut rele­ver dans ce livre. Tout d'abord, dans la deuxième page de la pré­face. Philippe Blondeau n'a pas diri­gé l'édition de l'anthologie Jazz pour les yeux d'Ilse Garnier, il en a (seule­ment) rédi­gé la post­face. C'est Thierry Chauveau qui en a assu­mé la res­pon­sa­bi­li­té à L'Herbe qui tremble (en 2011) qu'il a créé(e), Thierry Chauveau qui a ouvert le chan­tier des Œuvres poé­tiques de Pierre Garnier aux Éditions des Vanneaux avant de ces­ser toute col­la­bo­ra­tion avec cet édi­teur… Ensuite, dans la reprise d'Ermenonville, on retrouve la même erreur que dans Jazz pour les yeux, à savoir l'inversion des deux der­niers poèmes (que j'avais signa­lée dans mon article paru dans le n° 991-992 d'Europe en nov-déc 2011) : Isabelle Maunet-Saillet ne semble pas s'être réfé­rée à l'édition ori­gi­nale d'Ermenonville

    Reste une pré­face fort inté­res­sante. La poé­sie spa­tiale, dans la mesure où elle dis­perse à sa façon mots, lettres et signes en géné­ral dans l'espace de la page, néces­site un voca­bu­laire spé­ci­fique pour en rendre compte. La pré­face est une ten­ta­tive ori­gi­nale qui va en ce sens. Si des mots comme idéo­gra­phie ou idéo­gramme, comme ten­sion ou _​concision, comme conden­sa­tion, auto­no­mi­sa­tion ou ato­mi­sa­tion per­mettent cette approche et intro­duisent effi­ca­ce­ment à la lec­ture de cette poé­sie, d'autres comme onde(s), vibration(s), pulsation(s) ou radiation(s) me semblent moins opé­ra­toires parce que plus sujets à inter­pré­ta­tion de la part du lec­teur non aver­ti. C'est là toute la dif­fi­cul­té pour pré­sen­ter cette écri­ture.  De même la rup­ture "avec le par­ti com­mu­niste et l'École de Rochefort" n'est pas aus­si nette qu'il y paraît (même si elle fut bru­tale dans le temps) : on pour­rait rele­ver dans les livres pos­té­rieurs à 1962 et jusqu'à aujourd'hui des traces qui relèvent de ce pas­sé tant dans les poèmes spa­tia­listes (je pense en par­ti­cu­lier aux récents nano poèmes inédits à ce jour ayant pour objet Louis Aragon ou le Pays des mines) que linéaires (je pense à maints pas­sages des chro­niques)… Mais je ne veux pas mener ici une étude de ces traces.    Isabelle Maunet-Saillet met bien en évi­dence le res­ser­re­ment de l'écriture spa­tia­liste d'Ilse et de Pierre Garnier au fil des années :"Tout se condense, se raré­fie : jusqu'au point ultime de fas­ci­na­tion : « le silence écrit », « le vide dans lequel le poème est ten­du »". Ailleurs, elle résume par­fai­te­ment en quelques mots ce qu'est cette nou­velle écri­ture : "La poé­sie spa­tiale, rele­vant donc d'un lyrisme mys­tique ouver­te­ment maté­ria­liste et agnos­tique, c'est-à-dire de pure imma­nence, n'est pas qu'une « forme géo­mé­trique » ou que « méca­nismes, per­mu­ta­tions, com­po­si­tions ». Elle est aus­si un « orga­nisme », une « matière, une éner­gie à la fois cor­po­relle et incor­po­relle, à la fois sys­té­ma­tique et sen­sible »". Ce qui explique par­fai­te­ment l'évolution de la poé­sie d'Ilse et Pierre Garnier  telle qu'elle appa­raît dans le choix de poèmes qui consti­tue la troi­sième par­tie de l'ouvrage.

    Mais si Ilse et Pierre Garnier sont inti­me­ment asso­ciés dans cette expé­rience poé­tique, Isabelle Maunet-Saillet sait aus­si les dis­tin­guer pour faire appa­raître la sin­gu­la­ri­té de l'un et de l'autre ; mais  sur­tout mettre en lumière l'originalité de la démarche d'Ilse que Pierre n'a jamais man­qué d'ailleurs de sou­li­gner mais que les habi­tudes de l'époque avaient ten­dance à occul­ter. Justice est donc (à nou­veau) ren­due à Ilse Garnier et ce n'est pas un mince mérite de ce livre. Je ne dirai rien de l'essai de clas­si­fi­ca­tion des ouvrages des deux poètes, il appar­tient au lec­teur de décou­vrir cette typo­lo­gie, l'essentiel étant d'être convain­cu dès le départ de la lec­ture que le spa­tia­lisme n'est pas quelque chose de figé mais bien une écri­ture en per­pé­tuelle évo­lu­tion.

Si cette pré­face est comme une plage où chaque grain de sable est signi­fiant en lui-même mais n'a de sens que par rap­port aux autres grains, le livre se pré­sente comme un uni­vers de mots, un cos­mos dans lequel il faut se plon­ger. Sa lec­ture est donc indis­pen­sable pour l'amateur qui désire com­prendre les nou­velles voies emprun­tées par l'écriture poé­tique depuis main­te­nant un demi-siècle.

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