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Inadaptation

Par | 2018-02-21T20:08:30+00:00 6 février 2014|Catégories : Blog|

 

Au moment où j’ai fer­mé à clé la porte de la chambre d’hôtel,
j’ai été pris par une peur sou­daine.
J’ai craint les vastes pos­si­bi­li­tés qui alors
s’ouvraient devant moi
et j’ai ser­ré la clé dans ma main.
J’ai pen­sé que ce serait mieux de ren­trer
et de fer­mer la porte,
puis de pas­ser cet après-midi tout seul,
entou­ré des meubles et d’autres choses
qui don­naient clai­re­ment à voir le temps ano­nyme.
J’ai tou­te­fois pris le cou­loir
et pen­dant que je des­cen­dais l’escalier
l’idée du retour à la chambre
m’est reve­nue.
Je suis des­cen­du et j’ai lais­sé la clé à la récep­tion
où il n’y avait per­sonne
et je suis sor­ti dans la rue.
Ce n’est qu’une fois sur le trot­toir,
et après avoir enten­du le bruit qui à ce moment de la jour­née
était par­ti­cu­liè­re­ment fort, que j’ai pris la déci­sion
qui m’a paru, au moins dans un pre­mier temps,
la plus appro­priée.
Une tren­taine de mètres à gauche de l’hôtel
il y avait un car­re­four et en face un bar où
je me ren­dais sou­vent pour pas­ser le temps.
Cependant, j’ai com­pris que je n’avais rien à pas­ser,
que le temps devant moi était com­plè­te­ment vide,
tota­le­ment incer­tain.
En atten­dant le feu vert au car­re­four,
je me tenais près d’un kiosque
où j’ai pris quelques jour­naux
que j’ai choi­sis selon la qua­li­té du papier.
Je suis entré dans le bis­trot et, en les feuille­tant,
j’ai décou­vert qu’au cours de la jour­née j’en avais déjà par­cou­ru cer­tains.
J’y ai trou­vé un article dans lequel on par­lait
de mon pays et que j’avais déjà lu le matin même.
En lisant main­te­nant phrase par phrase,
j’essayais de péné­trer leur sens plus pro­fond
fai­sant appel à mes propres juge­ments sur
tout ce qui était écrit là.
Deux choses m’embrouillaient dont je n’arrivais pas
à me débar­ras­ser :
mon rap­port émo­tion­nel envers ce que j’ai appe­lé
“mon pays” m’était impos­sible à défi­nir.
En même temps je liais la confu­sion des sen­ti­ments, à laquelle j’étais
com­plè­te­ment sou­mis, à mon propre vide.
Je cher­chais des mots avec les­quels je pour­rais clai­re­ment
expri­mer mon état actuel,
et le seul mot qui ne me sor­tait pas de la tête
était le mot INADAPTATION.
Je n’étais pas sûr de ce à quoi il se rap­por­tait
ni d’où il venait.
J’étais plu­tôt dis­po­sé à croire que c’était un mot
que j’avais enten­du ou lu quelque part, puis appo­sé
tel un auto­col­lant dans un nou­veau contexte.
Je m’interrogeais sur la véra­ci­té du fait
que les mots, comme à pré­sent inadap­ta­tion,
puissent déter­mi­ner mon état actuel.
Alors je me suis rap­pe­lé que pré­ci­sé­ment
ce jour-là à Naschmarkt, en reliant
des mots de divers contextes,
j’ai pu construire une image mer­veilleu­se­ment convain­cante.
Une Tzigane, en effet, ven­dait
là la came­lote la plus stu­pide et devant
sa mar­chan­dise il y avait une petite plaque avec le nom
JOVAN NIKOLIĆ. Juste au moment où
je lisais le nom écrit,
la femme allu­ma une ciga­rette
et ensuite posa le paquet sur lequelle
était écrit MEMPHIS.
Je me suis rap­pe­lé que dans les nou­velles
de guerre de Krleža  les offi­ciers fumaient des ciga­rettes
Memphis et le mot sui­vant que j’ai
lu était GALIZIEN
écrit en grosses lettres
au-des­sus de la porte d’un tro­quet puant et bon mar­ché
une ving­taine de mètres plus loin.
Et il m’est deve­nu clair que tous
ces Nikolić, que tous ces Memphis,
que tous ces Galizien,
inté­grés dans un ensemble stu­pide et
en appa­rence indif­fé­rent, n’étaient rien d’autre qu’un
humus où pous­sait
le mot INADAPTATION qui ne me
sor­tait pas de la tête
et que je ne pou­vais m’expliquer.

J’ai enten­du un noir dire au ser­veur :
“Une bière, s’il vous plaît” et je savais
qu’il y avait un lien entre ce
noir dans le bar et l’autre bonne femme Nikolić
à Naschmarkt,
que l’un et l’autre vivaient
en dehors du cadre que je me suis appro­prié
et dans lequel je me sen­tais entiè­re­ment moi.
Ensuite je suis sor­ti et je suis allé au ciné­ma.
Après plu­sieurs années
je regar­dais de nou­veau Easy Rider.
A la moi­tié du film je me suis levé
et j’ai quit­té la salle en res­sen­tant
de l’embarras comme un timide dans un ciné­ma por­no.
En me retrou­vant dans le hall, j’ai vu
une cabine télé­pho­nique d’où j’ai
appe­lé la récep­tion de mon hôtel.
Quand j’ai enten­du le signal “occu­pé”,
j’ai pous­sé un sou­pir de sou­la­ge­ment.
Les voix des gens qui étaient au comp­toir
se mêlaient au bruit des voi­tures.
Quand je suis sor­ti dans la rue
j’ai vu que les nuages remuaient
et que dans leur chaos appa­rent ils reflé­taient
une logique par­fai­te­ment claire,
et que la nuit tom­bait,
et que dans un ciel gris sombre
se des­si­naient les hautes grues du chan­tier
d’en face,
et qu’une grande affiche avec une publi­ci­té pour les ciga­rettes
CAMEL, appo­sée sur une clô­ture en bois,
sem­blait com­plè­te­ment irréelle,
et qu’elle aus­si entrait dans un sché­ma déter­mi­né
que je res­sen­tais si inten­sé­ment pen­dant tout ce temps-là.

Traduit du croate  par Brankica Radić 

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