> Invitation à une tasse de thé au jasmin, de Kunze

Invitation à une tasse de thé au jasmin, de Kunze

Par | 2018-05-28T10:04:32+00:00 9 octobre 2013|Catégories : Blog|

Avec la paru­tion de cette antho­lo­gie per­son­nelle de la poé­sie de Reiner Kunze, Cheyne offre (après Un jour sur cette Terre, 4e édi­tion 2011, tra­duc­tion Mireille Gansel) un livre de réfé­rence, opus qui convain­cra sans peine ceux qui connaissent peu, pas ou pas assez le tra­vail du poète alle­mand né en 1933 au sein d’une famille de mineurs de fond. Le par­cours de Kunze est celui d’un poète/​artiste/​écrivain/​intellectuel qui a vécu le 20e siècle en… Allemagne. D’ici, l’on peine par­fois à ima­gi­ner ce que cela peut signi­fier. Pour un alle­mand. Kunze était par­ti pour deve­nir uni­ver­si­taire (il a étu­dié la phi­lo­so­phie) mais ses désac­cords poli­tiques l’ont obli­gés à s’éloigner des milieux uni­ver­si­taires. Il est alors deve­nu… aide méca­ni­cien. Cela se pas­sait comme cela dans l’Allemagne d’au-delà du mur. Devenu exclu­si­ve­ment écri­vain au début des années 60 du siècle pas­sé, Kunze s’engage clai­re­ment aux côtés du Printemps de Prague, ce qui lui vaut exclu­sion de la Chambre des écri­vains, l’organisation de contrôle de l’écriture, sous égide du par­ti. Ceux que tout cela inté­resse liront, au sujet d’un autre pays, cepen­dant si proche, les beaux romans de Kadaré. Reine Kunze a quit­té la RDA en 1977 et vit depuis cette date au bord du Danube. Sa poé­sie est mon­dia­le­ment recon­nue, il a obte­nu des prix pres­ti­gieux, comme le Büchner ou le Hölderlin. Son tra­vail ne paraît pas uni­que­ment chez Cheyne, trois autres de ses recueils ayant paru chez Calligrammes (tra­duc­tion Mireille Gansel). On le com­pren­dra, la paru­tion de ce récent et somp­tueux volume n’est pas un mince évé­ne­ment poé­tique.

Une par­tie des poèmes sont réédi­tés ici dans la tra­duc­tion de Mireille Gansel. Cependant, la majeure par­tie de cette antho­lo­gie per­son­nelle est tra­duite par Muriel Feuillet. Le volume béné­fi­cie d’une très belle entrée en matière signée Jean-Pierre Dubost,  lequel met en lumière l’importance et la pro­fon­deur de la poé­sie de Kunze. Cela com­mence (ou presque) du reste par ceci : « Chez Reiner Kunze, tout résonne comme une mélo­die à la fois forte et fugi­tive. Elle sur­git d’une par­ti­tion plus pro­fonde, celle du temps qui nous écrit, du sen­ti­ment qui sur­git et que le poème trans­mue en sur­prise. De manière incon­tes­table, nous savons que cette poé­sie est d’une extrême jus­tesse, que sa lec­ture est immé­dia­te­ment convain­cante et qu’il nous faut dire : ceci est de la poé­sie, ceci est une grande œuvre poé­tique. Que l’on en soit immé­dia­te­ment per­sua­dé, convain­cu, n’a aucune dimen­sion rhé­to­rique. Parce qu’elle est son propre avè­ne­ment, elle porte en elle toute la dis­tance entre le pou­voir des mots et la facul­té de nom­mer l’événement qui nous arrive, et qui nous arrive par l’événement du mot, du vers, du poème ». On ne sau­rait mieux dire et nos lec­teurs habi­tués com­pren­dront aisé­ment pour­quoi Recours au Poème se veut lieu de défense de la poé­sie de Reiner Kunze. Et Dubost d’insister plus loin, à juste titre, sur ce qui fait Poème en chaque poète authen­tique, pro­fond comme dirait notre ami Paul Vermeulen : « Il ne fait pas, il tra­duit ce qui se fait en lui ». Et oui, nous serons en accord avec Dubost et avec la poé­sie de Kunze : « La poé­sie, dit le pré­fa­cier, est une toute petite flamme dans le vacarme du monde. Mais elle ne s’éteint jamais ». Jean-Pierre Dubost, sachez-le : vous êtes le bien­ve­nu dans nos pages.

Car en effet la poé­sie de Kunze porte cette force :

 

Tout

est retou­chable

 

sauf

 

le néga­tif

en nous

 

 

Cette beau­té :

 

 

À tra­vers les failles de la foi luit

le néant

 

Pourtant un simple caillou

devient chaud au contact

de la main

 

 

et ose­rais-je écrire, cette sagesse :

 

 

Je suis arri­vé

 

Je vous ai lais­sés long­temps

sans nou­velles

 

J’ai avan­cé à tâtons

 

Mais je suis arri­vé

 

Ici aus­si, c’est mon pays

 

Je trouve déjà l’interrupteur

dans l’obscurité

 

 

Force, sagesse, beau­té de la poé­sie de Kunze. Et cette pro­fon­deur :

 

Nous avons bles­sé la terre, elle reprend

ses mer­veilles

 

Nous, l’une des

mer­veilles

 

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