> Isabelle BONAT-LUCIANI, Quand bien même

Isabelle BONAT-LUCIANI, Quand bien même

Par | 2018-05-25T16:37:26+00:00 17 février 2017|Catégories : Critiques|

 

 

 

"J'ai beau regar­der
par­tout l'éternité
me dépasse."

 

 

Un car­net – posé là, sur la cou­ver­ture du recueil ou serait-ce plu­tôt celui qu'on tient entre les mains, un car­net pour dépo­ser là tout ce qu'on sau­ra lire entre les lignes, dans la sen­si­bi­li­té d'Isabelle Bonat-Luciani, parce que, quand bien même, il faut bien une sur­face pour dénouer la com­plexi­té des marées d'émotions, celles qui vous sub­mergent long­temps après, la vie durant, « peut-être parce que je n'ai jamais tou­ché ta peau »…

Le recueil est un récit poé­tique qui ras­semble entre prose poé­tique et poèmes ver­ti­caux, des formes variées dans les jeux pro­no­mi­naux, un je et un elle indif­fé­ren­cié, on glisse du tu au elle, puis à nou­veau au je, du elle au « on », comme pour démul­ti­plier la pré­sence de l'absent et la sienne du même coup, rem­plir l'espace du seul vide creu­sé dans la vio­lence subie.

 

« elle disait « on »
on a bien man­gé
« on » est entré dans ma vie ».

 

Quand bien même dit l'absence, le manque, le creux au ventre fécond, la mort dans la vie, la vie dans la mort, les failles de la vie, la vie dans sa dis­pa­ri­tion :

 

« Derrière tes mots
j'ai cher­ché
tous tes gestes
en fer­mant les yeux
comme les gosses
qui comptent
ça-sera-toi »

 

Chercher un visage, rem­plir un vide, fouiller les méandres du cœur et de la mémoire, retrou­ver une res­sem­blance, s'attacher une iden­ti­té, une part de soi manque, une part secrète, impos­sible  à com­bler. « Demain, on te dira qu'il n'y aura rien à dire de plus ».

Et la porte se referme sans cesse sur le vide, la fillette demeure, seule, face à elle-même, per­sonne dans le miroir, même quand elle aura gran­di.

 

« La fillette rose fée de juin retar­dait son souffle guet­tant du coin de l'oeil l'absent qui lui creu­se­rait ses années une fois de plus ».

 

Il fau­dra avan­cer, suivre un che­min pavé d'ombres, de rem­parts, se for­ger une armure, se fabri­quer des racines, par­ler un lan­gage, dis­cours qu'on n'aura jamais pro­non­cé.
Attendre ne suf­fi­ra plus, par­fois l'exil des mots et du temps se creu­se­ra un nid, une « tanière »,

 

« après les ruines
le plus loin pos­sible
que la terre vienne en moi
comme une aurore
dans ma mémoire. »

 

C'est une absence incon­so­lable qui a lais­sé l'enfant loin d'elle-même, dans ce temps où le père encore se tenait là tout près d'elle.

 

« J'ai pen­sé n'être nulle part,
ni vivante ni morte.
J'ai pen­sé l'ombre des mon­tagnes
et le vol des oiseaux.
J'irai creu­ser la terre. »

 

Mais les dis­pa­ri­tions se font par­fois long­temps avant que d'être défi­ni­tives, muets pré­sages, empreintes dou­lou­reuses, creu­se­ment dans la chair. L'autre par­ti sans rien dire pour une autre  un jour, réap­pa­raît pour jus­ti­fier ses silences dans une dis­pa­ri­tion tan­gible qui dira enfin son vrai nom.

 

« Il est deve­nu mon père ce jour-là
le jour où désor­mais
il y aurait une excuse à son silence
et je n'aurai plus rien à attendre
Ce jour-là j'ai repo­sé en paix. »

 

Créer, recréer, à l'infini cet autre qui a été, qui aurait pu si… , qui aurait dû même ! quand bien même… « Parfois je crois avoir la mer en moi, et je déborde ».
Cet autre qui, si elle avait pu… mais non, il fau­dra bien qu'elle-même un jour devienne qui elle est.

 

« C'est peut-être dans ce par­fum d'immuable que la pierre tenait ma poi­trine au chaud. C'est peut-être le tien qui me gar­dait le plus au bord des intimes à la juste fron­tière des pudeurs où chaque don, chaque réserve s'accrochaient péni­ble­ment dans un pré­sent inquiet. C'est peut-être nos ombres qui se par­laient entre elles obs­ti­né­ment, nos pré­sences tenues en échec de toute ten­ta­tive. Parce qu'elle est res­tée en moi si forte qu'une fois l'éternité à ta porte c'est bien droite que je suis venue poser la mienne sur ton lit, ma pré­sence pour cer­ti­tudes. »

 

*

 

Isabelle BONAT-LUCIANI est née en 1974. Elle vit et res­pire à Montpellier, tente de voler aux riches pour don­ner aux pauvres, ne craint pas la kryp­to­nite, est plu­tôt punk et par­fois poète pour regar­der le monde dans un minus­cule quand il est trop grand, dans un immense quand il est trop petit.

 

Eric PESSAN est né en 1970 à Bordeaux, roman­cier, nou­vel­liste, auteur dra­ma­tique, auteur  de jeu­nesse, essayiste, poète, il s'adonne au des­sin en marge de ses car­nets de note – allant jusqu'à les publier aux édi­tions de l'Attente  sous le titre « Parfois, je des­sine dans mon car­net » – il n'est abso­lu­ment pas illus­tra­teur.

 

*

 

 

 

 

X