> Isabelle Levesque, Ravin des Nuits que tout bouscule

Isabelle Levesque, Ravin des Nuits que tout bouscule

Par |2018-10-20T17:08:32+00:00 13 octobre 2014|Catégories : Critiques|

J’entreprends tis­sage occulte. Matière sera-t-elle inat­ten­due ? Prendra-t-elle, il faut le croire, le point d’aiguille ?

La venue du poème s’exprime avant qu’il ne soit. Est-ce par pré­cau­tion, doute, atti­tude déli­bé­rée ? Quel sera ce poème où pour Isabelle Levesque c’est le silence qui lit sa part de flamme. Il faut y croire, le doute alors ne serait-il qu’un jeu, une autre façon d’acquiescer, le point de départ d’où l’on ne revien­dra plus. Ce départ du recueil se fait dans un tumulte de mots libé­rant des images  qui se super­posent, s’entrechoquent, cher­chant la lumière, le com­men­ce­ment et le fil. Nous sommes sous le cou­vert du soir, de la nuit, de l’hiver. Le tu est celui que l’on adresse à l’autre, ici à l’amant, Les amants sèment des cou­leurs. Il s’agit de trans­gres­ser les habi­tudes, les lieux com­muns, d’être mais pas n’importe où : Près du tronc – lequel ?

 Souffle, souffle sur moi et tu appa­raî­tras. Qui es-tu, mon incon­nu ? Qui es-tu, venu trou­bler l’eau claire d’un tour­billon ?

Nous sommes entre rêve et réa­li­té. Pressés d’être, les mots roulent et se déroulent, par­fois, sans article, sans liai­son. On dirait qu’Isabelle Levesque a hâte d’écrire, de vivre, qu’elle lâche des mots, des phrases dans toutes les direc­tions, qu’elle essaie d’atteindre quelque chose par accu­mu­la­tion pour se sta­bi­li­ser : pas cris­sés, le mot qui fond. Parfois nous filons mais vers quoi ? Y aurait-il une super­po­si­tion entre le corps des amants et le corps du poème. Il sem­ble­rait que ce qui est écrit en ita­lique, jamais plus d’une phrase, soit l’accession à des cer­ti­tudes et si elles sont rares, elles se pré­sentent avec force.

C’est une quête spi­ri­tuelle au tra­vers d’un quo­ti­dien mar­qué par une nature omni­pré­sente pour dire : Tout est sem­blable, sol et la neige, nous nous aimons. Le blanc et tout ce qui le rap­pelle est le ter­reau d’une ger­mi­na­tion, d’une pré­sence : As-tu gar­dé le ren­dez-vous de neige ? Nos pas et l’encre se répon­daient. Certains textes, comme ceux dont sont tirés les deux extraits pré­cé­dents, prennent mieux le temps, la parole y est plus lente, articles et liai­sons sont à leur place. Il y a un bon­heur qui se dégage, celui des attou­che­ments, des objets per­son­nels. Le monde dans une sur­pré­sence a dis­pa­ru : nous étions aveugles. Ainsi l’auteur peut-il écrire : Mon autre et le même. Soif et l’eau.

Lente mon­tée par le tour­billon des mots vers la sin­cé­ri­té et l’amour : Faisons l’amour comme un rideau clair sur le vent.

La den­si­té des textes, la plu­part du temps, emporte leur secret. Le lec­teur sup­pute, devine, s’interroge, quitte le livre, y revient. Il avance dans un laby­rinthe men­tal, une nuit orga­nique avec, ça et là, des éclairs, des échap­pées. Ce tu sou­vent uti­li­sé qui est-il ? L’auteur, l’amant qui se pro­file à tra­vers les pages, le lec­teur, les trois à la fois ? Isabelle Levesque le dit : le dia­logue est constant mais dans les brumes d’un dire qui sou­vent échappe, se voile, voire s’obscurcit.  Ce recueil est bien un ravin duquel il faut sor­tir, inex­tri­cable ran­don­née dans l’espace et dans le temps, non seule­ment du texte, mais de son ana­lo­gie, la vie.

 

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