> IVAR CH’VAVAR & CAMARADES : CADAVRE GRAND M’A RACONTÉ (anthologie poétique).

IVAR CH’VAVAR & CAMARADES : CADAVRE GRAND M’A RACONTÉ (anthologie poétique).

Par |2018-08-17T09:53:06+00:00 29 avril 2016|Catégories : Critiques|

 

En 1986 parais­sait la pre­mière édi­tion de Cadavre grand m'a racon­té, une antho­lo­gie réa­li­sée par Henri Lepécuchel, Ivar Ch'Vavar et Martial Lengellé, une antho­lo­gie qui se défi­nis­sait comme regrou­pant la poé­sie des fous et cré­tins dans le Nord de la France (1970-1985). Trente ans plus tard (ou presque) paraît la troi­sième édi­tion de cette antho­lo­gie : la période bor­née par les deux dates a dis­pa­ru, les maîtres d'œuvre ne sont plus les mêmes, le nombre de pages non plus (il a aug­men­té de 104 à 528), le for­mat s'est réduit de 21 x 29,7 cm à 16,3 x 23 cm, le nombre de poètes est pas­sé d'une ving­taine à plus de 90 (en comp­tant les auteurs col­lec­tifs) : c'est dire que cette nou­velle édi­tion est consi­dé­ra­ble­ment aug­men­tée.

Le pro­jet est clai­re­ment énon­cé dans le sous-titre : il s'agit de don­ner à lire la poé­sie écrite par des fous et des cré­tins en picard. Fous et cré­tins aux­quels s'ajoutent les naïfs selon la qua­trième de cou­ver­ture de la pré­sente réédi­tion. Poésie écrite en picard, mais pour évi­ter tout mal­en­ten­du il faut s'entendre au préa­lable sur le mot picard. En 1986, parais­sait le n° 1 d'une nou­velle revue lan­cée par Ch'Vavar, L'invention de la Picardie. Ivar Ch'Vavar et Martial Lengellé, dans leurs "confi­dences" de l'époque, don­naient une défi­ni­tion de la Picardie qui explique le choix des poètes ici regrou­pés : "La Picardie […] c'est la Picardie DONT le Nord-Pas-de-Calais (et les deux tiers du Hainaut belge), c'est-à-dire le pays où l'on parle PICARD, – en aucun cas la "région Picardie" seule­ment". L'ambition des deux auteurs est lin­guis­tique et non régio­na­liste… Ici, on trou­ve­ra des auteurs qui ont la Picardie au cœur, même si tous ne parlent pas le picard…

Comment par­ler d'une antho­lo­gie ? La diver­si­té des voix rend la chose impos­sible. On se bor­ne­ra donc à quelques remarques géné­rales pour don­ner envie de lire ce choix. Curieusement mais para­doxa­le­ment, les textes écrits en picard ne sont qu'une petite mino­ri­té dans cette antho­lo­gie. Certes, il y a quelques ten­ta­tives pour inven­ter de nou­veaux lan­gages qui font pen­ser aux écri­tures paral­loïdres d'André Martel mais les textes fran­çais sont très majo­ri­taires. Ensuite, on remar­que­ra une extrême liber­té à l'égard de la forme poé­sie (lettres, proses inclas­sables, cha­rades, jeux divers, contes…) qui semble cor­res­pondre au sta­tut mar­gi­nal des auteurs. Même les notices de pré­sen­ta­tion de ces der­niers sont de véri­tables "poèmes" et l'on se demande alors si c'est la réa­li­té qui dépasse la fic­tion ou l'inverse ! Certains des poètes de la pre­mière édi­tion (comme Martial Lengellé , Régis Lengellé, André Leseigle ou Philippe Pinel ont pure­ment et sim­ple­ment dis­pa­ru. Certes, on peut en trou­ver une rai­son dans ce qu'affirme Martial Lengellé en 1986 : "Non, je n'ai certes pas le droit d'être ici" ; faut-il y voir l'illustration de ce que dit l'éditeur à pro­pos des rap­ports de Ch'Vavar avec ses com­pa­gnons et col­la­bo­ra­teurs qui sont qua­li­fiés d'étranges et indé­mê­lables ? Je ne sais pas ! Au-delà de la pari­té hommes/​femmes, on peut rele­ver la mar­gi­na­li­té de presque tous les auteurs par leur non appar­te­nance de près ou de loin au milieu lit­té­raire… La post­face de Charles-Mézence Briseul, l'éditeur, contient ces mots éclai­rants : "Cette infra-huma­ni­té […] détient un peu plus de véri­té onto­lo­gique que le com­mun des mor­tels". À consta­ter la décé­ré­bra­tion géné­ra­li­sée du trou­peau des mor­tels, on n'est pas loin de par­ta­ger cette opi­nion.

Voilà pour­quoi il faut lire "la poé­sie des gens de peu, les écrits des gens de rien" ; même si, par ailleurs, cer­tains se situent en dehors de ces caté­go­ries. Car cette antho­lo­gie per­met de com­prendre ce qui se joue dans le débat lit­té­raire entre l'authenticité qu'on trouve ici et la super­fi­cia­li­té qu'on voit comme un spec­tacle à la télé­vi­sion. Même si le côté chris­tique ou réac­tion­naire de cer­tains textes en apprend long sur ce qui se passe dans la tête de ces gens de peu ou de rien, ce qui peut cho­quer cer­taines âmes conve­nues et conve­nables…

 

 

 

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